Je jugeai à propos d'intervenir et je me montrai en disant à Louis:
—Si tu tiens tant à être embrassé, va trouver mes négresses.
Il resta tout penaud. Djémilé éclata de rire.
Quand j'eus remmené ma compagne, je lui dis qu'il n'y avait là rien de si risible, et je lui demandai ce qu'elle avait été faire chez Louis.
—Je l'ai trouvé, dit-elle, pleurant au milieu de la cour; je l'ai questionné, ce qui a augmenté son chagrin et l'a fait fuir. Voulant savoir s'il n'était pas malade, je l'ai suivi dans sa chambre, où il m'a enfin répondu.
—En es-tu plus avancée, maintenant que tu connais son amour pour toi?
—Bah! ce n'est pas de l'amour. Crois-tu que je prenne cela au sérieux?
J'avais confiance dans ma compagne; mais elle était fille de l'Orient, c'est-à-dire facile à émouvoir, et, devant les promesses extravagantes d'un garçon tout bouillant d'ardeur juvénile, elle pouvait faiblir. Il valait mieux ne pas l'exposer au danger.
Il fallait donc éloigner Louis. Il savait assez monter à cheval et suffisamment manier le sabre pour devenir l'ordonnance, voire l'aide de camp d'un général. Je commençai par lui faire endosser un uniforme et porter un sabre, ce qui le rendit fou de joie. Puis, dans un bal que donnait Kléber, je le lui présentai comme un mien cousin et lui demandai de le prendre dans son état-major. Kléber l'accepta, et dès le lendemain, après avoir recommandé à Louis de ne jamais confier à personne le secret de sa naissance s'il ne voulait être fusillé, je le conduisis au quartier général; après quoi je défendis à Guidamour de le recevoir jamais chez moi quand je n'y serais pas.
En quittant l'Égypte, Bonaparte avait promis à Kléber de lui envoyer des secours: non-seulement les secours n'arrivaient pas, mais encore nous étions sans nouvelles. Les uns le croyaient mort ou pris par les Anglais durant la traversée, les autres disaient qu'il abandonnait l'armée, et parlaient tout haut d'évacuer l'Égypte. Il y eut même des tentatives de révolte dans l'armée. Cette irritation des esprits, jointe à un nouveau débarquement des Turcs soutenus par une flotte anglaise, décida le général en chef à entrer en négociations avec le grand visir et sir Sidney Smith, dont l'intervention était indispensable.