—Viens donc! dit-elle d'un ton dépité qui m'irrita davantage et me décida d'autant plus à ne pas la perdre de vue.

Je ne savais pas Djémilé si vaillante. Je l'avais aimée avec toutes les idées de domination que les femmes d'Orient autorisent par leur soumission passive ou leur nullité absolue. Elle me faisait voir que cette nullité n'existait pas chez elle et que sa soumission était toute volontaire. Elle me devenait d'autant plus chère et plus précieuse; mais l'amour est inconséquent et tyrannique. J'étais furieux contre elle, j'avais cru régner sans contrôle; le devoir du citoyen et du soldat me mettait pour ainsi dire aux ordres de mon esclave.


[XVI]

Dès trois heures du matin, Poussielgue était devant chez moi avec son escorte de cavaliers à dromadaires. Le fondé de pouvoir montait un de ces animaux. Djémilé s'installa sur un autre et moi sur un troisième. Nous avions vingt lieues à faire tout d'une traite et nos chevaux n'eussent pu fournir une pareille étape. Le voyage pour se rendre au lac Temsah, où nous devions trouver Mourad, n'offre rien d'intéressant. Le désert s'y montre dans toute son aridité. C'est une surface plate, sablonneuse, d'un gris noirâtre, sillonnée par des lits de torrents desséchés. Une stérilité et un silence de mort, un soleil impitoyable. De temps à autre, un coup de vent qui soulève le sable et nous couvre de poussière. Le mirage était le seul événement qui vînt rompre la monotonie du trajet. C'était des lacs, des montagnes, des forêts de palmiers, des villes. En réalité, il n'y avait rien sur cette immense étendue: tout au plus un bouquet d'alfa sur les rares renflements du sol.

Djémilé était très-préoccupée et ne disait rien.

Nous arrivâmes dans la soirée en vue du campement de Mourad. Bien que brisée de fatigue, Djémilé résolut de se présenter sur-le-champ devant sa famille. Elle aimait mieux, disait-elle, savoir à quoi s'en tenir tout de suite que de passer une nuit dans l'incertitude. Il me sembla qu'elle était impatiente de revoir ses parents. C'était assez naturel, mais je lui en fis un crime. Je dus céder pourtant. Remettre l'entrevue au lendemain nous eût exposés à des désagréments avec les Bédouins qui étaient déjà venus galoper et hurler autour de nous. Nous avançâmes donc jusqu'à ce qu'un détachement de mameluks accourût à notre rencontre. L'un d'eux demanda ce que nous voulions.

Djémilé porta la parole et demanda, à son tour, dans des termes assez humbles, que Sitty Nefyssèh voulût bien accorder l'hospitalité à une personne qui venait lui apporter des propositions de paix et des nouvelles de sa fille.

Un cavalier sortit des rangs, vint me regarder sous le nez d'un air insolent et partit au galop du côté des tentes. C'était Souleyman le déserteur.

—Monsieur, dit Djémilé à Poussielgue, avez-vous pensé, avant de partir, que vous pouviez laisser votre tête ici?