Il me répondit par un ronflement.

Je me débarrassai de mon casque et de mon uniforme, que je posai, faute d'autre meuble, sur la malle de mon compagnon, au pied de son lit de camp, et je m'étendis sur ma couche, mon sabre d'honneur et mes pistolets à portée de la main, car je me méfiais de quelque trahison. Je voulais me tenir éveillé, mais la fatigue l'emporta et je m'endormis.

Je fus réveillé par des cris étouffés et par la lutte de deux hommes dans l'obscurité. Je lâchai un coup de pistolet en l'air, un homme s'échappa de la tente. Je courus sur lui; mais il disparut comme par enchantement. Je revins vers l'envoyé de Kléber qui criait: À moi! je suis assassiné. Mon coup de feu avait jeté l'alarme. Quelques cavaliers de notre escorte entrèrent avec un fallot, et je vis mon compagnon baigné dans son sang. Il avait une légère entaille au cou, comme si on eût voulu lui trancher la tête. Je ne pouvais soupçonner Mourad de cet attentat. À quoi cela lui eût-il servi? C'était plutôt l'œuvre de Souleyman. Dans l'obscurité, et trompé sans doute par la présence de mon uniforme près de mon compagnon, il l'avait frappé, croyant s'adresser à moi.

Une espèce de chirurgien arabe vint donner des soins au blessé et dit que ce ne serait rien.

Au jour, je portai plainte à Mourad et j'accusai Souleyman en demandant qu'on me le livrât. Mais Souleyman fut introuvable. Il faut dire qu'on ne mit pas beaucoup d'ardeur à le chercher.

Dans la soirée, Poussielgue se sentant en état de se remettre en route, et moi n'ayant plus rien à faire là, nous prîmes congé de Mourad, qui nous répéta ce qu'il nous avait déjà dit la veille, et nous partîmes en lui laissant Djémilé.

C'était bien la peine d'être descendue du haut d'une tour au risque de se rompre le cou, d'avoir fait tuer la malheureuse Tomadhyr, d'avoir été cause de la mort de son frère Malek, d'avoir failli mourir de soif dans le désert, enfin d'avoir tant de fois exposé sa vie et la mienne pour m'abandonner ainsi!

J'étais en proie au désespoir, et je me trouvai stupide de l'aimer; mais je l'aimais follement et je n'étais pas au bout de mes chagrins.

Le soir, nous étions de retour. Poussielgue alla rendre compte de sa mission au général et je rentrai chez moi de si mauvaise humeur que je rudoyai la petite fellahine qui, ne m'attendant pas sitôt, n'avait rien préparé. Elle se mettait en quatre pour réparer sa faute; moi, pour l'en punir, je refusai d'attendre et je me couchai sans souper, comme un enfant qui s'en prend à lui-même pour faire enrager les autres. Aussi la faim augmentant le chagrin, je ne profitai pas de la fatigue, qui, du moins, m'eût fait dormir et oublier.