[XVII]
Pendant que je m'affectais pour une femme oublieuse ou rebelle, la situation de l'armée devenait des plus graves. Nous avions livré les postes les plus importants, et le visir s'avançait à grandes journées pour occuper le Caire, qui devait lui être remis selon les clauses du traité d'El-Arych. La population était agitée. Celle de la ville, sachant l'armée turque si près d'elle, n'attendait que le signal pour se révolter. Kléber intima au visir l'ordre de rebrousser chemin jusqu'à la frontière. Celui-ci invoqua les traités et continua d'avancer.
Il n'y avait plus qu'à combattre.
Le 20 mars 1800, l'armée française, au nombre de dix mille hommes tout au plus, sous le commandement de Kléber, sortit du Caire avant la pointe du jour, et alla se déployer dans les plaines d'Héliopolis.
Les forces de l'armée turque s'élevaient à près de quatre-vingt mille hommes.
L'affaire s'engagea par un combat de cavalerie et la prise du village d'El-Mattarieh, défendu par les janissaires.
On ne s'amusa pas à ramasser le butin laissé par eux; on se porta en avant. Au delà d'Héliopolis, nous aperçumes un nuage de poussière qui s'élevait à l'horizon sur la largeur de plus d'une lieue et s'avançait sur nous. Un coup de vent dissipa ce nuage, et nous permit de voir l'armée turque, sous le commandement du grand visir. Celui-ci, au milieu d'un groupe de cavaliers aux armures étincelantes, se pavanait devant le front de bandière. Quelques obus envoyés à son adresse le firent promptement rentrer dans la masse confuse de son armée.
Il nous répondit par le feu de son artillerie, mais ses boulets nous passaient par-dessus la tête, ce qui excita l'hilarité de nos soldats. Ses pièces furent bientôt démontées par les nôtres; alors cette masse d'hommes et de chevaux s'ébranle et vient fondre sur nous. On les reçoit sur les baïonnettes, on les mitraille. La fumée, la poussière nous empêchent de voir ce qui se passe. Après plusieurs tentatives infructueuses et des pertes considérables, l'ennemi renonce à nous entamer. La fumée se dissipe, nous distinguons, aussi loin que la vue peut s'étendre, des bandes de fuyards courant dans tous les sens, et du côté du lac des Pèlerins, Mourad-bey qui, à la tête de sept à huit cents cavaliers mameluks, est resté froid spectateur du combat.
En voyant le grand visir se retirer en désordre sur El-Khankah, il prend une direction tout opposée et disparaît dans le désert. Il avait tenu parole à Kléber. Il était resté neutre.
On court au visir qui prend la fuite en abandonnant ses bagages et ses vivres. On fit halte au coucher du soleil, et on déjeuna, dîna et soupa tout à la fois, car nous n'avions eu, pour nous soutenir depuis vingt-quatre heures, que des rations d'eau-de-vie.