Nous célébrions notre victoire, lorsque, dans le silence de la nuit, le canon se fit entendre du côté du Caire. Kléber pressentit tout de suite que les corps qui avaient tourné sa gauche étaient allés soulever la ville. Il avait laissé à peine deux mille hommes pour garder la citadelle et les forts. Il donna l'ordre à quatre bataillons de leur porter secours et de partir surle-champ. Chaque coup de canon me faisait trembler pour la vie de ceux que j'avais laissés au Caire. Je savais par expérience que les révoltés n'épargnaient personne.

Nous poursuivîmes les Turcs pendant quatre jours, sans leur donner le temps de souffler. Le visir s'enfuit à travers les déserts de Syrie avec 500 hommes seulement. Son départ fut, dans son armée, le signal de la déroute la plus complète.

Les Turcs, saisis d'épouvante, se débandèrent, abandonnant tout, camp, artillerie, bagage, et se jetèrent sans vivres et sans munitions dans le désert.

Les bédouins, qui suivaient les deux armées comme des nuées de vautours pour profiter des dépouilles du vaincu, se mirent à leur poursuite et les massacrèrent tous sans pitié.

C'était le sort qui nous était réservé, si nous eussions été mis en déroute. Nous trouvâmes dans le camp abandonné, sur une superficie d'une lieue carrée, une multitude de tentes, de chevaux, de canons, sur quelques-uns desquels était gravée la devise anglaise: Honni soit qui mal y pense. Une grande quantité de selles et de harnais, 40,000 fers de chevaux, des vivres à profusion, des coffres pleins d'or, de vêtements, d'étoffes, de soie, de flacons d'essences, de parfums et d'autres objets de luxe. À côté de douze litières en bois sculpté et doré, se trouvait une voiture suspendue à l'européenne et de fabrique anglaise. Quelques-uns de nos officiers s'amusèrent à l'atteler et à se faire promener dedans; d'autres prirent des vêtements orientaux, se coiffèrent de turbans et se livrèrent aux danses les plus folles, avec accompagnement de grosse caisse et de fanfares. Au lieu de se reposer, on ne songeait qu'à rire et à s'amuser. S'il y avait eu quelques sultanes parmi le butin, ce bal improvisé eût été complet.

Kléber, après avoir chargé les généraux Lanusse et Rampon de parcourir le delta et de faire rentrer dans le devoir ou de reprendre les villes et villages du littoral, laissa à Salahyeh la division Reynier pour surveiller la frontière, et partit pour le Caire avec une demi-brigade d'infanterie, le 7e de hussards, le 3e et le 14e de dragons.

Nous arrivâmes le 27. La ville était en pleine insurrection. Les Turcs de Nassyf-pacha, les mameluks d'Ibrahim-bey, la population soulevée, avaient commis des atrocités. Une partie de la garnison française était enfermée dans la citadelle, l'autre retranchée sur la place d'Esbekieh avec les Cophtes qui tenaient pour nous. La division envoyée à leur secours campait dans les jardins du quartier général. Si beaucoup de Français et de chrétiens avaient pu y trouver un asile, combien d'autres avaient été massacrés! Les habitants de Boulaq, du vieux Caire et de Gizèh s'étaient également révoltés et avaient pillé les maisons des chrétiens, la mienne, par conséquent. Au milieu de cette tourmente, qu'étaient devenus Louis, Morin, Dubertet, Sylvie, la petite fellahine?

Je les retrouvai tous au quartier général. Mourad, en apprenant le retour de Kléber, vint établir son camp à Torrah, sur la rive droite du Nil, à deux lieues au-dessus du Caire, et y amena sa femme et sa fille. Après avoir ratifié ses conventions avec Kléber, et, comme preuve de sa bonne foi, il lui offrit ses services pour faire rentrer les Caïrotes dans le devoir. Ses négociations restèrent sans succès; alors il ne trouva pas d'autre expédient que celui d'incendier la ville. Kléber refusa, voulant ménager la capitale du pays où nous devions rester et dont nous avions besoin pour vivre. Cette considération l'avait déjà empêché de la bombarder du haut de la citadelle. Lancer ses soldats à travers des rues défendues par des barricades, et prendre un à un tous les quartiers, était s'exposer à perdre plus d'hommes que n'en eussent coûté dix batailles. Il résolut de gagner du temps et de laisser l'insurrection se fatiguer elle-même. Il fit bloquer toutes les issues en attendant le retour de la division Reynier.

Les pourparlers, les négociations, les opérations pour reprendre la ville menaçaient de durer longtemps. Sylvie m'offrit gracieusement de partager la tente de Dubertet. Il l'y autorisait, tant il comptait sur elle. S'il comptait aussi sur moi, il avait raison. Je refusai.

J'allai bivaquer avec Guidamour et la petite Fellahine qui s'attachait à moi comme une âme en peine. La crainte et la pudeur lui étant venues avec ses quatorze ans, elle se blottit au fond de la cabane de planches qui me servait d'abri et n'osa plus en bouger. Le fait est qu'elle aurait pu courir quelques risques au milieu de tous nos soldats entassés dans les jardins. Avec moi elle pouvait être fort tranquille. Ce n'en était pas moins une singulière installation. Mon logement se composait de deux pièces, la première de six pieds carrés, dont un lit de camp occupait la moitié; la seconde n'avait pas deux pieds de large, c'était là que nichait Zabetta, séparée de moi par une barre de bois. À force de passer et de repasser, elle finit par trouver plus simple de rester dans ma chambre, de faire de la sienne le garde-manger, et de dormir roulée dans sa couverture à mes pieds. Comme elle ne ronflait ni ne bougeait, je la souffris dans cette intimité.