Dès que la division Reynier fut arrivée, le vieux Caire et Gizèh furent promptement réduits. Boulaq fut bombardé, car il fallut en venir là pour soumettre les Osmanlis, qui s'en étaient emparés. Enfin la ville se rendit, et les troupes turques se retirèrent le 25 avril. Tout cela avait demandé un mois.

Kléber sentait qu'il avait commis une grande faute en se hâtant d'abandonner la colonie, aussi la répara-t-il glorieusement.

En trente-cinq jours et avec vingt mille hommes, il reconquit toute l'Égypte sur les Turcs, les mameluks d'Ibrahim et la population soulevée.

Il ne se montra pas moins humain qu'habile après la victoire. Il pardonna et se contenta de frapper une contribution sur les villes insurgées. Il s'occupa ensuite de l'administration et de l'organisation de la colonie. Il fit entrer dans les rangs de l'armée des Égyptiens, des Cophtes, des Syriens, des Turcs déserteurs. Les caravanes d'Éthiopie amenaient une grande quantité d'esclaves noirs, il les fit tous acheter, et la 21e demi-brigade, qui avait beaucoup souffert, fut complétée par des nègres qui, étrangers à tous les préjugés des musulmans, prirent bien vite les habitudes et se montrèrent jaloux d'égaler la bravoure du soldat français. Ils étaient tout fiers de se dire nos compagnons, ne se croyant d'abord que nos esclaves.

J'étais retourné avec Guidamour et la petite fellahine dans ma maison qui, vu sa distance de Boulaq, avait peu souffert du bombardement. Les meubles avaient été brisés ou enlevés, mais les pertes matérielles n'étaient pas bien graves et j'avais chez le payeur général de quoi les réparer.

Mourad, investi de son commandement, fit ses préparatifs de départ pour aller chasser de la Haute-Égypte les détachements de l'armée turque, venus par la mer Rouge. Ne voulant pas se faire suivre de sa femme et de sa fille dans son expédition, il les mit sous la protection de Kléber. Elles s'installèrent avec leurs esclaves et le reste du harem dans le palais qu'elles avaient à Gizèh avant notre occupation, et que le général leur fit restituer.

Ce fut là que je revis enfin Djémilé, mais sous les yeux de sa mère, contrainte qui parut lui être beaucoup moins pénible qu'à moi. Sitty Nefyssèh me déclara encore qu'elle me considérait comme son gendre, vu que Mourad me dispensait de me faire musulman; mais il exigeait que sa fille ne retournât chez moi que bien et dûment mariée selon la loi de mon pays. Notre intimité la plaçait au rang des esclaves, disait-elle, et je devais trouver bon qu'une personne de sa qualité reprît le rang qui lui était dû.

Je n'avais rien à dire, d'autant plus que Djémilé, redevenue princesse dans ses habitudes et dans ses idées, n'eût pas compris ma résistance. Il me fallut donc, pour remplir les formalités devant le commissaire des guerres, attendre que mon père m'eût envoyé son consentement, ce qui exigeait au moins quatre mois. Je lui écrivis, non sans appréhension d'un refus: mon père était excellent, mais notaire et positif. Ma future position de successeur au gouvernement de la Haute-Égypte pouvait fort bien ne pas le séduire. Il se pouvait aussi qu'une bru mameluke lui fît l'effet d'une sauvage ou d'une sorcière.


[XVIII]