On ne songeait plus à évacuer l'Égypte. Bonaparte, à la tête du gouvernement, surveillait de loin la colonie. Il ne se passait pas de semaine sans qu'il arrivât quelques bâtiments qui apportaient des munitions, des denrées d'Europe, des journaux, la correspondance. La solde était payée régulièrement en argent. Notre armée était encore de vingt-trois mille hommes, sans compter les auxiliaires et les recrues. Le commerce avec l'Arabie, la Grèce et l'intérieur de l'Afrique prenait chaque jour plus d'extension. Les officiers, voyant l'occupation résolue, s'étaient arrangés pour vivre le moins tristement possible. Beaucoup avaient pris chez eux des filles de l'Orient, soit comme esclaves, soit comme maîtresses. Enfin la tristesse était bannie et la colonie florissante.
Souleyman reparut sur l'horizon.
Djémilé m'avertit, un jour que j'avais été la voir, qu'il était revenu chanter sous son moucharaby, et qu'il l'avait menacée de l'enlever si elle ne lui accordait pas un rendez-vous.
—Et tu ne lui as pas répondu?
—Non, mais je n'ose plus sortir.
—Il faut se débarrasser de ce chanteur-là; mais c'est difficile. Il a le don de disparaître, et puis il est défendu expressément à tout Français de porter la main sur un musulman, et, si je le bâtonnais dans la rue, j'encourrais les peines les plus sévères: tout ce que je peux faire, c'est de le dénoncer comme déserteur à la police arabe; mais c'est parfaitement inutile.
—Si je m'en plaignais au général Kléber lui-même? Il doit venir causer demain avec ma mère.
—Ce serait le meilleur moyen; mais est-ce que Kléber vient souvent voir Sitty Nefyssèh?
—Il est venu deux fois depuis que nous sommes ici.
—Seul, ou avec Louis?