—Vos railleries ne m'atteignent pas, mademoiselle de Cérignan; je suis plus sérieux que cela.

—Alors, pourquoi contracter une union qui va faire de vous un bey mameluk? Voyons, monsieur de Coulanges, parlons sensément. Que cette Djémilé vous plaise, je le comprends; elle est jeune et jolie. Quant à son esprit, ce n'est pas le côté par où elle brille; ignorante et superstitieuse comme ceux de sa race, elle ne dit que des niaiseries. Dans le monde français du Caire, où vous la montriez comme une des sept merveilles du monde, ses naïvetés ont prêté à rire. Vous avez voulu lui donner des maîtres, lui apprendre le français et les bonnes manières: elle n'a pu perdre ni son accent arabe, ni ses allures d'odalisque; mais elle a pris les minauderies de nos coquettes et la vanité des courtisanes. C'est un produit métis, qui n'est ni turc ni français, et vous eussiez mieux fait de lui laisser son originalité. Quand vous présenterez madame de Coulanges dans le monde, on dira certainement: Voilà une charmante créature! mais ne lui laissez pas ouvrir la bouche, si vous ne voulez qu'on dise aussi: Mon Dieu! qu'elle est sotte! Non, non, si vous voulez vous marier, ce n'est pas la fille d'un mameluk qu'il vous faut, ce n'est pas la fille d'un homme dont le père était un simple paysan, grossier et farouche, d'un aventurier qui a été d'abord l'esclave, puis le favori, et enfin l'assassin de son maître. Je ne parle pas de votre future belle-mère, une femme qui n'a pas hésité à se donner au meurtrier de son époux et qui a laissé exiler son fils! Et ce fils lui-même, qui n'avait d'autre but dans la vie que de boire le sang de son beau-père! Ce sont là les mœurs orientales, me direz-vous! Oui, c'est possible; mais vous êtes un Français, un être civilisé, intelligent, instruit; et vous allez vous jeter de gaieté de cœur dans la barbarie et l'ignorance!

»Devenu le gendre de Mourad, vous allez avoir un millier de sujets et d'esclaves. Vous ferez donner des coups de bâton à ceux qui refuseront l'impôt à votre beau-père, car sa cause et ses intérêts seront les vôtres. Vous lui succéderez même, c'est possible; alors vous renierez forcément le christianisme pour conserver votre influence sur vos scheyks et kiatchefs. Et un jour vous ferez la guerre à votre pays, car vos intérêts seront diamétralement opposés aux siens.

»Après avoir été ridicule, vous deviendrez odieux; et tout cela pour une petite fille de quinze ans qui n'est ni plus jolie, ni plus distinguée, ni plus intelligente que l'une de nos grisettes, et qui ne vous en saura pas le moindre gré, car elle vous trompera avec le premier venu. Elle s'est donnée à vous, me direz-vous; le beau mérite chez une femme qui, par éducation et par principe, croit devoir subir avec résignation le droit du vainqueur!

»Vous pensez lui devoir la réparation du mariage? C'est trop naïf! Alors pourquoi ne pas épouser toutes celles à qui vous avez fait la cour, moi entre autres? J'ai encore votre furieuse déclaration d'amour, et, si je n'avais pas été enchaînée à la garde du Dauphin et que je vous eusse répondu, vous m'offriez donc votre main? Non, n'est-ce pas! Eh bien, sans fatuité, je suis autrement intelligente que cette petite Arabe. Je ne suis pas aussi jolie qu'elle, c'est vrai; je n'ai plus quinze ans, c'est encore vrai, mais à vingt-quatre, je peux encore prétendre à plaire, non pas à vous, je le sais, et je n'y tiens pas; d'ailleurs, je ne veux pas faire assaut de coquetteries et de séductions avec votre maîtresse; non! Gardez-la. Emmenez-la à Paris, achetez-lui un fonds de magasin et qu'elle mette pour enseigne: À la Belle Mameluke. Je n'y vois pas d'inconvénients. Elle fera fortune. Soyez-lui fidèle tant que vous voudrez, je souhaite qu'elle vous le rende. Ce ne sera pas moi qui chercherai à porter le trouble dans votre ménage; mais ne l'épousez pas. Croyez-moi, réfléchissez-y vous-même, et soyez assez sincère pour m'avouer que j'ai raison. C'est dans votre intérêt que je vous donne ce conseil. Tout à l'heure vous m'avez dit que vous m'estimiez trop pour me croire la maîtresse de lord Humphrey. Moi, je vous estime assez pour vouloir vous dissuader d'un mariage qui vous deviendra funeste.»

Mademoiselle de Cérignan avait raison. J'étais un Français et non un Arabe. Elle faisait vibrer en moi des cordes qui s'étaient détendues dans la mollesse de la vie orientale.

Si j'étais violemment épris de la jeunesse, de la beauté et de l'originalité de la jeune Mameluke, je n'avais pas cessé d'être amoureux de la distinction et de l'esprit de la charmante Française. Avec elle, je pouvais causer de tout, je ne trouvais jamais ces hautes murailles qui, chez Djémilé, m'interdisaient l'accès de son intelligence. Il n'y avait pas de portes closes entre elle et moi, pour empêcher l'échange de nos sentiments, de nos impressions, de nos idées. Enfin, c'était ma pareille et Djémilé n'était pas l'égale de mademoiselle de Cérignan. Je le sentais bien, je n'y pouvais rien changer, aussi je ne trouvais rien à répondre.

Olympe me tira de mes réflexions en me disant:

—Il est six heures, Kléber ne viendra plus.

—Devait-il venir? lui dis-je en souriant.