—Ah ça, reprit-elle, vous devenez très-fat avec vos succès mameluks; vous croyez que je me ménageais un tête-à-tête avec vous?

—Où serait le mal? nous avons tant de choses à nous dire!

—C'est vrai, et je ne vous ai pas tout dit, mais le dîner ne peut attendre davantage, offrez-moi le bras.

Nous passâmes dans la salle à manger aux murailles émaillées d'arabesques. Olympe me fit asseoir en face d'elle en donnant l'ordre d'enlever les couverts de Kléber et de Louis. En présence de ses gens, je ne pouvais l'entretenir que de choses sans intérêt direct. Le théâtre du Caire, achevé et ouvert, fournit un sujet de conversation. Sylvie avait organisé une troupe d'amateurs, composée de jeunes officiers. Dubertet, sur l'instigation de sa maîtresse, en avait pris la direction et faisait jouer des pièces françaises.

Je racontai à Olympe, curieuse comme toutes les femmes du monde des détails de coulisses, comment Sylvie, soi-disant par amour de l'art, mais en réalité pour exhiber ses toilettes et briller aux yeux de son cortége d'adorateurs, avait tout combiné, tout arrangé et mis un bandeau sur les yeux de Dubertet.

Au dessert, quand ses gens se furent retirés, Mademoiselle de Cérignan m'adressa des questions plus directes. Elle voulait savoir jusqu'où avaient été mes relations avec Sylvie, quel genre de femme c'était, si je l'avais aimée; enfin elle se montrait jalouse avec plus de naïveté que je ne l'eusse espéré d'une personne si indépendante et si fière.

—Il m'est très-facile de vous répondre, lui dis-je. Je ne suis nullement le sultan que vous croyez. Je suis au contraire un des Français qui ont le moins abusé des faciles voluptés de l'Orient. J'ai assez de raison pour n'être infatué de rien, et de mademoiselle Sylvie moins que de toute autre. Je n'ai fait à Dubertet aucun sacrifice en ne lui disputant pas cette conquête; mais vous paraissez curieuse d'entendre ma confession, la voulez-vous?

—Je vais en entendre de belles! dit-elle en souriant, et je ferais aussi bien de me boucher les oreilles.

—N'en bouchez qu'une. J'ai d'abord été vivement épris de vous, le jour où je vous ai rencontrée sur la frégate; mais vous êtes restée à Alexandrie et je vous ai perdue de vue. J'ai ramassé sur le champ de bataille une petite fille que je respectais comme un objet merveilleux. Je vous ai retrouvée au Caire, et vous savez bien que j'étais sincère en vous disant que je vous aimais. Vous m'avez rebuté par vos dédains, et puis j'ai été jaloux de votre Anglais, comme je le suis encore aujourd'hui. J'en ai pris du dépit. Je suis parti pour ne plus vous voir, pour vous oublier.

—Vraiment, vous avez une manière d'entendre l'amour qui n'appartient qu'à vous, et je serais bien sotte de vous croire! Vous me faites une cour assidue pendant tout un bal, sous les yeux de mon père, vous m'écrivez que vous m'aimez, vous passez tous les jours sous mes fenêtres, vous me sauvez d'un danger effroyable au péril de votre vie, vous m'entourez de soins et d'affection, enfin vous faites tout votre possible pour me brûler le cœur; et puis, tout à coup, vous partez sans m'en avertir. J'apprends votre retour par hasard. Je cours chez vous. J'avais les droits de l'amitié et de la reconnaissance; si je m'en étais arrogé d'autres, que n'aurais-je pas souffert en me trouvant en présence de votre maîtresse! Trouvez-vous que votre conduite, en ce qui me concerne, ait été celle d'un galant homme? Aujourd'hui mon ressentiment est dissipé; je puis vous parler avec calme, et vous dire...