Je voyais rarement Djémilé. Peu de jours après la réinstallation de Louis dans ma maison, elle vint me voir en secret; mais elle fut si froide et si distraite, que je me demandai si elle venait pour moi.

Le lendemain, Louis sortit sans que je pusse savoir où il allait, et, les jours suivants, il disparut de même sans me dire l'emploi de ses heures. Je n'avais aucun droit sur lui et il paraissait peu disposé à subir une autorité quelconque. Il était doux, aimable, craintif même devant une explication; mais il ne faisait qu'à sa tête et fuyait toute contrainte plutôt que d'aborder aucun obstacle. Je m'abstins de le questionner; mais, résolu à savoir ce qui m'intéressait personnellement, je le suivis, un soir, comme il prenait le chemin de Gizèh. Il s'arrêta au vieux Caire et entra dans la maison que Mériem avait jadis louée à Malek pour y tenir Sylvie enfermée. Après m'être informé auprès des voisins, j'appris que la maîtresse de Dubertet y venait parfois en cachette. Elle était assez jolie pour plaire, et Mériem assez peu scrupuleuse pour favoriser cette intrigue. Je n'en cherchai pas plus long.

Je plaisantai même Louis à propos de sa bonne fortune; il rougit beaucoup, se troubla, mais ne s'en défendit pas, ce qui m'enleva tout soupçon.

Quelque temps après j'allai voir Djémilé, et, comme elle était d'humeur maussade, pour la dérider, je lui racontai les prouesses de Louis. Elle pâlit, comme si elle eût été jalouse de lui, et je le lui fis remarquer.

—Est-ce que je peux avoir de l'amour pour cet enfant? dit-elle. Tu sais bien, d'ailleurs, que je n'ai d'affection que pour toi. Je voudrais être sûre que tu m'aimes autant que je t'aime!

—Qu'est-ce que cela veut dire?

—Pourquoi espionnes-tu Louis, qu'est-ce que cela te fait, à toi, qu'il soit amoureux de madame Sylvie? Tu es donc encore jaloux d'elle?

—Je ne l'ai jamais été. Je voulais savoir si Louis ne venait pas chez toi.

—Ah! fit-elle en rougissant de colère, tu me soupçonnes? tu crois que je fais semblant de t'aimer?

—Tu serais méprisable de vouloir me tromper, tandis que tu es encore libre.