—C'est juste, nous ne nous devons rien. Tant pis pour toi si tu n'as ni cœur ni mémoire. Je ne suis pas un Arabe pour te punir comme tu le mérites. Si je t'ai sauvé la vie dans le désert, ce n'est pas pour te l'ôter aujourd'hui. Va, retourne vivre au milieu de tes pareils. Il n'y a plus rien de commun entre nous. Je te méprise.
—C'est bien! j'irai vivre avec mon pareil, avec ton roi, qui m'épousera, lui! Il me l'a juré. Je serai reine de France.
—Louis veut t'épouser? j'y consens! ce sera un bon moyen de débarrasser la République de ce prétendant. Quant à la couronne de France, n'y compte pas. Contente-toi de lui mettre sur la tête celle de la Haute-Égypte. Ce sera mieux que rien, qu'en penses-tu, Louis Capet?
—Vous consentiriez à mon mariage avec Djémilé? dit-il en me regardant d'un air incrédule.
—Oui! va la demander à sa mère, arrange-toi avec Mourad, et que je ne te revoie plus jamais. Adieu.
Le coup qui me frappait était tellement imprévu et si violent, que j'en étais comme écrasé. Je les quittai. J'avais besoin de confier ma douleur à quelqu'un, et mademoiselle de Cérignan était la seule personne qui pût s'intéresser à ce qui venait d'arriver. Je me dirigeai vers l'île de Roudah. En route, je craignis qu'elle ne se moquât de moi, les amants trompés prêtent toujours à rire. Je ne voulus pas lui donner la satisfaction du triomphe. Elle m'avait prédit ce qui m'arrivait! Je rebroussai chemin. En revenant, je rencontrai le colonel Sabardin, qui, me voyant la figure bouleversée, m'en demanda la cause. Faute d'autre confident, je pris celui-ci. Quand je lui eus tout dit:
—Bah! fit-il, ce n'est que ça? ta maîtresse te trompe? Prends-en une autre; toutes ces filles d'Orient ne valent pas une larme. Allons, viens dîner avec moi et oublie.
J'acceptai, mais je ne pus manger. En revanche, je bus avec la résolution d'un homme qui veut s'abrutir. Je ne réussis qu'à me rendre fou, c'était toujours quelque chose.
Sabardin, ne voulant pas rester en arrière, s'enivra aussi; après quoi il fit venir deux danseuses. Elles étaient grandes et bien faites, elles avaient le regard effronté, les yeux entourés de koheul, les sourcils peints et les joues fardées. Leur peau brune apparaissait entre la veste et la ceinture lâche tombant au-dessous des hanches. Leur danse était des plus lascives; mais, en les regardant de plus près, nous découvrîmes que nos ghawaises n'étaient autres que des khewals, c'est-à-dire des almées mâles. Je n'avais pas encore vu de près ce genre d'êtres douteux dont les longues tresses, la taille, les bras et le cou nus parodiaient si étrangement la femme. Après avoir bien regardé ces étranges animaux, nous les mîmes dehors, comme de juste, à grands coups de bottes.
Nous allâmes achever la soirée au théâtre. Notre conduite ne fut pas celle de deux colonels, mais celle de deux sous-lieutenants. Nous jetâmes des fleurs et des friandises à toutes les femmes belles ou laides que nous vîmes dans la salle. Morin se laissa entraîner et fit mille folies de sang-froid, ou plutôt il se grisa de notre ivresse. Il vit Pannychis dans la loge du général en chef, en compagnie de la femme turque d'Abdallah-Menou, une assez belle-fille, et l'idée lui vint de les inviter à souper avec nous. Pannychis accepta d'emblée. La sultane me refusa comme je m'y attendais. Pendant ce temps, Sabardin avait été chercher fortune dans les coulisses. La représentation finie, il ramena Sylvie. Celle-ci aimait trop le plaisir et les excentricités pour laisser échapper l'occasion. En apprenant que j'avais échoué auprès de la sultane, elle se chargea d'arranger la chose et partit en nous donnant rendez-vous chez elle.