En attendant, nous emmenâmes Pannychis dans un café que nous fîmes ouvrir, malgré les mesures de police, et pour se mettre à notre diapason, Morin et sa belle s'abreuvèrent de Champagne. Après quoi, nous nous rendîmes chez Dubertet, qui était absent depuis huit jours.

Sylvie nous attendait avec la sultane. Fiez-vous donc à la vertu des femmes de l'Orient! On rit, on but, on chanta, on cassa pas mal de vaisselle et on mena grand bruit.

À trois heures du matin, Sabardin proposa une partie de bateau, et nous allâmes tous nous baigner dans le Nil pour nous rafraîchir. La sultane fut touchée par une torpille et faillit se noyer, ce qui nous divertit beaucoup. Nous revînmes chez Sylvie boire du punch pour nous réchauffer. Le jour nous surprit dormant tous, les uns sur la table, les autres sur les nattes.

Pour cette belle équipée, Sabardin se battit en duel avec Dubertet et reçut un bon coup d'épée. Sylvie se brouilla avec son amant; mais, au bout de la semaine, elle lui avait persuadé d'aller faire des excuses à Sabardin pour avoir été trop prompt à le soupçonner.

Pannychis, après avoir été mise à la porte par son riz-pain-sel, avait été s'implanter chez Morin.

Quant à moi, je fus consigné pour un mois à la citadelle, de par l'ordre d'Abdallah-Menou, sous prétexte de tapage nocturne.


[XXI]

En me mettant aux arrêts, Menou me rendit service. J'eus tout le temps de réfléchir et de me calmer. Je passai en revue toute la conduite de Djémilé, depuis le jour où je l'avais ramassée sur le champ de bataille des pyramides. Elle n'était restée chez moi que parce qu'il ne pouvait en être autrement. Du jour où son père était venu la chercher, elle n'avait pas hésité à le suivre. Quand elle avait fui avec moi, c'était bien plus par haine contre Hassan que par affection pour moi. La vanité était le fond de son caractère. Du moment où Kléber lui avait donné un rôle à jouer, j'étais devenu un bien pauvre sire auprès du sultan des Français. S'il eût vécu, il eût pu me supplanter. Mais, quand elle eut obtenu les confidences de Louis, je fus perdu. Un futur roi de France était un meilleur parti qu'un colonel de dragons. Elle m'avait sacrifié, trompé et bafoué indignement. Elle aurait pu s'épargner la honte d'être prise sur le fait, en rompant plus tôt avec moi. De mon côté, j'aurais dû comprendre les réticences de sa mère, qui, à coup sûr, était sa confidente; mais j'étais aveugle. Aussi, quel diable d'amour à demi paternel, à demi sauvage, avais-je été me mettre au cœur pour une fille de quinze ans? Elle m'avait traité en Cassandre.

Quant à Louis, c'était aussi un enfant, et un enfant qui avait peut-être trop souffert pour que son sens moral ne se fût pas oblitéré jusqu'à un certain point. Il n'avait eu ni assez de conscience ni assez de volonté pour respecter l'hospitalité que je lui accordais. Et cela, c'était un peu ma faute; j'avais eu tort de le laisser des journées entières dans l'intimité d'une fille aussi séduisante que Djémilé. Avais-je mieux agi en le mettant chez Kléber pour m'en débarrasser? Kléber, comme beaucoup de héros, était aussi licencieux dans ses mœurs que dans son langage. Cet enfant n'avait profité que des mauvais exemples. C'était un peu mon ouvrage, mais la punition était bien dure.