Je reconnus bien vite qu'elle était en état de somnambulisme.

—Ils s'embarquent, reprit-elle; ils viennent ici! Que de vaisseaux! que de monde!

—Où sont-ils?

—Dans une île où il y a beaucoup de soleil, des maisons et des forts tout ruinés, avec des croix de pierre sur les portes. Le général donne des ordres. Auprès de lui se tient un jeune homme vêtu de bleu. Je le reconnais!—C'est l'amant de Djémilé. Cette dame blonde, je l'ai déjà vue en songe, elle est bien belle, elle remet une lettre à l'Anglais. Elle salue, elle s'en retourne....

—Où va-t-elle?

—Où elle va?... Dans une grande maison, avec deux autres dames vieilles... Elle les quitte.

—Suis-la!

—Elle rentre chez elle... Elle se jette sur un sofa... Elle pleure!... Je ne vois plus!

Je lui recommandai en vain de parler encore. Elle ne dit plus que des mots sans suite, fondit en larmes, et se laissa tomber à terre, en proie à ses convulsions accoutumées.

Ce qu'elle avait vu dans le délire n'était que trop réel. Les Anglais, sous le commandement du général Abercromby, concentraient leurs forces à Rhodes et à Macri, sur la côte de l'Asie-Mineure, sous prétexte de s'emparer de l'archipel, mais, en réalité, pour opérer d'accord avec Constantinople une nouvelle descente en Égypte. J'avertis Abdallah-Menou, qui n'en voulut rien croire, et ne donna aucun des ordres nécessaires pour défendre la côte en cas d'attaque. Il avait entassé l'armée au Caire et s'occupait activement, mais inutilement, de réformes administratives.