Au matin, elle tomba dans un état de stupeur qui n'était ni la vie ni la mort. Elle resta ainsi trois jours. Le 10 janvier, elle ouvrit les yeux et m'appela:
—Je ne souffre presque plus, dit-elle, mais je suis si faible que je sens bien que je vais mourir. Tu m'as pardonné et je mourrai sans crainte; mais je te demande une dernière grâce. Ne me laisse pas enterrer avec les musulmans. Élève-moi un tombeau sur lequel tu feras inscrire mon nom et le service que j'ai rendu à Kléber. J'aurai du plaisir à venir le regarder après ma mort. Je viendrai te voir aussi, le veux-tu? Tu n'auras pas peur de moi?
Pauvre fille qui croyait conserver, au delà de la vie, l'usage de ses sens.
—Je ferai ce que tu désires, lui dis-je, et je serai content que ton spectre vienne me trouver; je n'ai pas peur des morts.
Elle me remercia, me dit qu'elle avait sommeil, et ma demanda un dernier baiser. Elle était déjà roide et glacée. Puis, elle s'endormit en tenant ma main dans la sienne. Elle ne se réveilla plus.
Je la fis enterrer sans aucune cérémonie religieuse, dans mon jardin, sous le grand caroubier où elle avait coutume de venir respirer la fraîcheur de la nuit.
Pour satisfaire sa dernière vanité, je lui élevai un mausolée sur lequel je fis graver en français et en arabe: «Ici repose Djémilé, fille de Mourad-bey, morte à l'âge de 16 ans, le 10 janvier 1801. Elle fut belle et aimée. Elle emporte avec elle les regrets de ceux qui l'ont connue, ainsi que l'estime des Français et des mameluks qui lui doivent la paix conclue entre Mourad et Kléber.»
La mort de Djémilé sembla rendre la vie à Tomadhyr. Elle pleura pour la forme quand elle la vit ensevelir, et n'en parla plus.
Nous étions dans les premiers jours de février quand, un matin, elle entra chez moi et me réveilla en sursaut en criant:
—Voilà les habits rouges!