Roize se tourna vers nous et enfonçant avec force son casque sur sa tête:

—À moi! mes amis, s'écrie-t-il, on nous envoie à la gloire, à la mort. En avant!

Les trompettes sonnent, nous partons, nous traversons au galop le défilé formé de droite et de gauche par les redoutes qui nous mitraillent; un véritable coupe-gorge.

Après avoir franchi un fossé, nous tombons sur les Anglais avec fureur. Ils sont renversés, culbutés, sabrés; ils reculent. Nous pénétrons jusque dans leur camp; mais ils avaient creusé des puits, semé des chausses-trappes et croisé les cordes des tentes. Ces obstacles nous firent perdre tout le fruit d'une si belle charge: les chevaux s'abattaient ou refusaient d'aller plus loin, les cavaliers à terre étaient criblés de coups de baïonnettes par les Anglais furieux. Le général Roize combattit jusqu'à ce qu'il fut tué sous mes yeux. Ce fut le signal de la retraite. Je venais de reconnaître, auprès de la tente du général en chef, lord Humphrey sous l'uniforme de major.

Je crus que j'aurais le temps d'aller lui payer ma dette avant de rejoindre mes dragons qui tournaient bride. Je courus sur lui à fond de train, et, à la manière des mameluks, j'arrêtai brusquement mon cheval sur les jarrets en portant au major un coup de pointe dans les côtes. Il riposta par un coup de pistolet qui abattit ma monture. Je sautai lestement à terre, il recula sous la tente. Le général Abercromby mit l'épée à la main pour lui porter secours. Il eut grand tort de m'attaquer. L'espadon d'honneur que m'avait donné Bonaparte était une fière lame; je la passai à travers le corps de l'Anglais. Il tomba à la renverse sur sa table et roula à terre avec ses cartes et ses plans. Le major Humphrey se jeta sur moi comme un furieux, en criant à l'aide. Il me blessa à l'épaule. Je n'en fus que plus acharné. Je le clouai sur le corps de son général. Au même instant, quelques soldats écossais pénétrèrent sous la tente, la baïonnette croisée. C'était le moment de jouer le tout pour le tout.

—Voilà les Français! leur criai-je.

Ils se retournèrent comme des niais. Je fendis d'un coup de sabre la toile de la tente et je filai par là; mais je tombai de Charybde en Scylla. Les Écossais, revenus de leur surprise, passèrent par la brèche que j'avais ouverte, me lâchèrent quelques coups de fusil sans m'atteindre. D'autres vinrent à leur aide, me barrèrent le chemin. J'en ruai deux par terre, mais je rompis mon épée et je fus abattu d'un coup de crosse sur la tête. Heureusement, j'avais mon casque. Je fis le mort.

J'en étais quitte à bon marché; mais je ne pouvais plus rejoindre les débris de mon régiment, qui s'étaient repliés sur le centre. J'attendis, couché sur le sable. Tomadhyr s'était trompée en me prédisant que je serais tué par les Anglais.

La bataille n'avait l'air d'être ni gagnée ni perdue pour nous. L'ennemi ne faisait aucun pas en avant, et les Français avaient repris leurs positions du matin. J'étais à vingt pas de la tente d'Abercromby. Les officiers y entraient tour à tour et en sortaient avec des figures longues. Tout à coup je vis au milieu d'un groupe d'officiers un jeune homme en uniforme bleu-ciel, la brette au côté. Je reconnus Louis.

Il passa à trois pas de moi.