—Eh bien, si je pars, viens me rejoindre; mais, en attendant, allons chez le cady.

L'affaire fut bientôt faite. L'ex-propriétaire n'avait pas d'héritiers. Je donnai quittance d'une somme que je fus censé avoir reçue, et Zabetta fut mise en possession. La pauvre enfant n'en pouvait croire ses yeux et ses oreilles.

J'étais bien aise de faire quelque chose pour cette dernière fleur de mon harem. Celle-ci ne m'avait jamais trahi ni trompé, elle m'était toujours restée attachée; elle ne s'était jamais posée en sultane. Contente de peu, elle ne m'avait ennuyé ni de son amour, ni de sa jalousie et n'avait donné la mort à personne. C'était le seul souvenir parfaitement pur de ma vie orientale. Celui de Tomadhyr, qui m'avait été si longtemps cher, alors que je la croyais morte pour moi, ne m'apparaissait plus qu'effrayant, depuis que ses dernières paroles avaient été l'aveu d'un crime.


[XXIII]

Nous arrivâmes avec le général en chef à Rahmanyeh, le 13 mars au soir; nous y perdîmes toute la journée du lendemain. Le 16, on coucha à Damanhour, et on se prélassa encore le jour suivant. Il faut croire que rien ne pressait, ou que le général en chef avait peur de fatiguer les jambes de nos chevaux. Nous arrivâmes le 19 sous les murs d'Alexandrie au camp du général Lanusse, en face des Anglais commandés par lord Abercromby. Ils s'étaient retranchés en avant de Canope, sur le banc de sable d'une lieue de large qui se termine par le fort d'Aboukir. La mer et le lac Maréotis étaient couverts de leurs chaloupes canonnières. Le 21 mars 1801 avant le jour, l'armée française s'ébranla; il s'agissait d'enlever au pas de charge toute la ligne d'ouvrages défendus par de l'artillerie, afin d'attaquer le gros de l'armée anglaise en bataille sur deux lignes au delà des retranchements. Le régiment des dromadaires commence le branle. Il enlève les redoutes sur la droite et tourne les pièces contre l'ennemi, pendant que la division Lanusse emporte celles de gauche. Au plus fort de la bataille un boulet parti des chaloupes anglaises frappe mortellement le général Lanusse, ce qui met le désordre dans sa division. En ce moment, Menou qui allait de droite et de gauche sur le champ de bataille, sans rien ordonner, arrive devant notre cavalerie commandée par le général Roize et lui ordonne de charger.

—Charger quoi? demande Roize.

—Mais, le gros de l'armée anglaise!

—Ses lignes ne sont pas même ébranlées, le moment est mal choisi.

—Chargez à fond, vous dis-je!