—Reprends-moi à ton service, et je serai assez payée.

—Tu es une brave fille! Viens m'embrasser.

Elle le fit avec une effusion de cœur qui me toucha.

J'étais toujours à gronder ma femme de ménage. Je lui donnai congé le soir même, et je mis la petite fellahine à la tête de mon linge, en l'avertissant qu'en mettant le pied en France elle était libre.

Pour ses appointements, je ne fis pas de prix; j'écrivis à mon père que j'avais un placement de 50,000 francs à faire, et, quand j'eus reçu la somme, je la donnai à Zabetta en lui disant que c'était sa dot, à condition qu'elle épouserait Guidamour, s'il ne lui déplaisait pas. Elle me répondit qu'un homme que j'aimais ne pouvait lui déplaire.

J'avais déjà remarqué que le brave garçon ne pouvait lui adresser la parole sans pousser des soupirs à renverser des cathédrales.

Il quitta le service et employa la dot de sa femme à l'acquisition d'un magasin de lingerie, sur lequel Zabetta fit peindre par Morin une enseigne qui me représentait en uniforme de dragon, à cheval, avec cette épigraphe: À l'Égyptien.

Morin avait rapporté une montagne de croquis, de dessins d'après nature et de portraits. Il en copia pour moi un bon nombre, et je décorai bientôt les murailles de mon appartement d'une suite de jolies esquisses d'après Djémilé, Tomadhyr, Louis, Malek, Kléber, la petite fellahine avec tous ses colliers de sequins, Pannychis en déesse de l'Olympe, enfin de plusieurs vues du Caire, d'Esnèh, des bords du Nil, des Pyramides et de l'intérieur de ma maison de Boulaq. C'était autant de souvenirs qui ravivaient en moi les émotions du passé. Cette terre d'Égypte n'était plus qu'un rêve pour moi. J'y avais mené l'existence la plus émouvante et la plus invraisemblable; j'y avais dépensé follement plus de cinq cent mille francs, sans compter trois ans de paye. J'oubliais les chagrins que j'y avais éprouvés, les dangers que j'y avais courus, pour ne me rappeler que les charmes de cette vie aventureuse et les splendeurs de ce pays unique au monde. J'étais parfois tenté d'y retourner, mais qu'y aurais-je retrouvé! les tombes de Djémilé et de Tomadhyr, ces fleurs de l'Orient flétries à l'âge où celles de nos climats du Nord commencent à peine à éclore. Non! le passé était mort, et, si une apparition charmante voltigeait encore dans mes rêves, c'était celle d'Olympe de Cérignan.

Cet hiver de 1801 à 1802 fut extrêmement brillant. La paix générale avec l'Europe avait amené beaucoup d'étrangers et de hauts personnages à la cour de Bonaparte: car c'était déjà une cour. Des Anglais eux-mêmes, qui avaient passé de la haine à l'enthousiasme pour le pacificateur de l'Europe, vinrent en foule l'admirer. Au milieu de l'éclat et du tourbillon des fêtes, j'aperçus un jour, à un bal des Tuileries, mademoiselle de Cérignan assise au milieu d'un groupe de ladies.

Je courus à elle et l'enlevai, un peu contre son gré, à son milieu anglais. Après avoir réussi à l'éloigner de la foule, je lui exprimai toute ma joie de la revoir; je lui demandai ce qu'elle était devenue depuis le jour où elle m'avait proposé de partir avec elle.