Je priai Djémilé de quitter son voile, ce qu'elle fit en rougissant, et elle se tint les yeux baissés.
—On lui ôterait ses cottes, observa Sylvie, qu'elle ne serait pas plus honteuse. La pudeur est décidément une affaire de convention!
—Comment! s'écria Morin, c'est là l'enfant que vous avez recueillie aux Pyramides? mais c'est un chef-d'œuvre! quelle finesse de traits, quel regard! Colonel, il faudra que vous me permettiez de faire son portrait.
—De grand cœur, répondis-je, et je fis part de sa proposition à Djémilé.
—Je ne veux pas, dit-elle; pour qu'il m'emporte et me fasse arriver malheur? non! non, jamais!
Dubertet lui offrit le bras pour passer dans la salle à manger. Djémilé hésitait; et, comme je lui faisais signe d'accepter, elle me dit d'un ton de reproche:—Tu n'es donc pas jaloux, pour me laisser emmener par un autre homme?
Je lui expliquai en deux mots que Dubertet n'agissait ainsi que pour lui témoigner son respect. Il la plaça à côté de lui à table et s'occupa exclusivement d'elle. Il avait appris trois mots d'arabe et il les répétait à tort et à travers, ce qui la faisait beaucoup rire.
Sylvie, qui ne comprenait pas même ces trois mots, crut ou feignit de croire qu'il lui disait des fadeurs. C'était un bon prétexte pour lui rendre la pareille. Elle s'attaqua à Sabardin, mais celui-ci était tout à ce qu'il mangeait. Alors elle se retourna vers moi, et je devins le but de ses agaceries.
Djémilé avait un coup d'œil d'aigle, et rien ne lui échappa: on apporta du vin de Champagne et Dubertet lui persuada d'en boire, en lui disant que ce n'était pas du vin. Elle en but fort peu, mais cela suffit pour lui monter la tête. Dubertet était gai et redoublait de prévenances, Djémilé comprenait bien, et, en vraie coquette, acceptait ses hommages avec une certaine satisfaction. J'en eus du dépit contre elle, et j'en voulus à mon ami de chercher à me souffler cette jeune fille, qu'il croyait être ma maîtresse. Je me reprochai d'avoir été si scrupuleux en repoussant les avances de la sienne. Je ne sais si cette diablesse de Sylvie lut dans ma pensée; mais, en se levant de table, elle me dit tout bas:
—Je serai ce soir, à onze heures, dans votre jardin, sous le grand caroubier; j'ai à vous parler.