Cette cohabitation avec huit femmes, toutes jeunes et plus ou moins belles chacune dans son genre, peut d'abord paraître singulière à un Européen. Je me figurais aussi que les Turcs, ayant plusieurs épouses et une quantité d'esclaves, se retiraient chaque soir avec deux ou trois d'entre elles. Je me trompais étrangement. J'appris bientôt que le musulman ne vivait en réalité qu'avec une seule. Si la loi lui permet d'en prendre quatre, il n'y a que les gens excessivement riches qui puissent se passer ce luxe. Ordinairement il se borne à prendre une seule femme légitime. Les filles de bonne maison en font presque toujours une condition avant le mariage. Quant aux esclaves, il en peut avoir autant qu'il en peut nourrir. Mais, dans ce cas, il fait bien de les loger ailleurs que chez son épouse; celles qu'il lui a données sont devenues sa propriété, et, s'il veut avoir la paix chez lui, il se garde bien de s'occuper d'elles. Du reste, les maisons séparées en deux parties deviennent, par le fait, deux maisons distinctes dont les intérêts et la vie intimes sont différents. Dans le cas où les femmes sont nombreuses, le harem est une sorte de couvent, où chaque cadine vit séparément avec ses esclaves. Le mari n'y va rendre visite qu'avec cérémonie, et, comme il ne mange jamais en leur compagnie, il y passe son temps à fumer et à prendre du café ou des sorbets; et encore, s'il trouve des babouches à la porte du harem, il se retire discrètement, de crainte de gêner et de voir les nobles visiteuses ou amies de sa femme.

C'était encore une erreur de ma part de croire que les musulmanes étaient des prisonnières que l'on gardait à vue. Les cadines, c'est-à-dire les dames, sont parfaitement libres de sortir, accompagnées, il est vrai, par leurs esclaves ou par leurs eunuques, d'aller aux bains, de rendre et de recevoir des visites. Si elles n'ont pas le droit de témoigner en justice et de se mêler aux fidèles dans les mosquées, elles peuvent néanmoins hériter et posséder comme partout, même en dehors de l'autorité du mari. Elles peuvent même demander à divorcer; mais il leur faut donner de fortes raisons, tandis que le mari n'a qu'à dire devant trois témoins: «Tu es divorcée,» pour que cela ait force de loi.

Le jour du dîner arrivé, j'allai chez Djémilé. Je la trouvai parée de ses plus beaux atours et riant aux éclats en imitant les révérences de Sylvie. Tomadhyr lui rendait ses saluts en arrondissant les bras et en prenant des airs penchés.

En m'apercevant, toutes s'envolèrent—comme une compagnie de perdrix.

Je les rassurai, et j'emmenai Djémilé.

Dans le jardin, je lui offris mon bras et je sentis qu'elle tremblait.

—Si tu as peur, lui dis-je, reste ici. Je dirai que tu es malade. Je ne veux pas te contraindre.

—Non, ce n'est pas la peur, c'est... je ne sais pas!... C'est si étrange que tu me tiennes ainsi pour marcher!

Dubertet ou plutôt Sylvie avait invité plusieurs personnes, entre autres le colonel Sabardin, qui était de mes amis, Morin dont le bras était guéri, et il signor Fosco. Quand Djémilé se trouva devant tous ces hommes, elle fut décontenancée. Mais, se remettant vite, elle alla droit à Sylvie comme on marche au feu, et lui fit une des révérences qu'elle venait de répéter dans le harem. Elle s'en acquitta assez bien.

—Est-ce que cette jeune dame, dit Sabardin, va garder son mouchoir sur le visage pour dîner? ce sera bien gênant.