—Ma chère enfant, lui dis-je, chez nous les femmes vont partout sans voiles, cela ne leur attire le blâme de personne. Il n'y a que les laiderons qui se cachent la figure.
—Eh bien, soit! j'ôterai mon voile; d'ailleurs, les chrétiens ne sont pas des hommes pour moi.
—En ce cas, tu me considères comme un chien?
Elle rougit jusqu'au blanc des yeux et me dit:
—Toi, tu n'es pas chrétien!
—Bah! et que suis-je donc?
—Tu parles arabe, tu respectes Allah et son prophète, et tu es doux pour ta captive Djémilé. Aussi j'ai une grande amitié pour toi et je suis heureuse ici.
Elle n'était pas difficile à contenter, car l'existence qu'elle menait m'eût ennuyé à mourir. Ne sachant ni lire, ni écrire, ni broder au tambour, ni même jouer d'un instrument quelconque, elle passait son temps à s'attifer, à prendre des bains, à boire du café, fumer et bâiller. Elle ne s'occupait même pas des soins de la maison; elle en avait chargé les négresses. Sauf Tomadhyr, qui était belle conteuse, bonne joueuse de tarabouk, et qui avait une légère teinture d'instruction, les autres ne savaient pas compter jusqu'à cent. À quoi leur eût servi d'apprendre? On ne leur avait jamais demandé que d'être jolies.
Elles vivaient en bonne intelligence et se montraient toutes soumises aux volontés et aux caprices de la Khanoune, c'est-à-dire de la maîtresse de la maison. Celle-ci avait son appartement séparé, chambre, antichambre et cabinet de toilette, qui donnaient sur la principale pièce du harem; c'était le salon commun, entouré de divans, avec de petites tables incrustées d'écaille et des enfoncements découpés en ogive çà et là dans la muraille, servant à serrer les naghlès, les vases de fleurs et les tasses à café.
Quant aux esclaves ou odaleuk, elles dormaient tout habillées sur les sofas des petites chambres qui entouraient le salon, sur les nattes ou les divans des grandes salles sans avoir de place fixe, et parfois sur les galeries en plein air; car, comme je l'ai déjà dit, il n'y avait pas un seul lit dans toute la maison.