Pendant quelques jours je ne dormis ni ne mangeai. J'étais comme une âme en peine, je regardais toutes les femmes voilées qui passaient, comme si l'une d'elles eût pu être Djémilé.
Si j'eusse été en Europe, j'aurais plus vite pris le dessus; mais, dans ce milieu arabe, tout me rappelait celle que j'avais perdue. Ce n'est pas que le général en chef ne fît son possible pour enlever à la ville son caractère oriental. On élevait des forts, on construisait des hôpitaux, des casernes, des entrepôts, des greniers à blé; on bâtissait un théâtre. Les rues étaient balayées, éclairées. Un jardin, à l'instar du Tivoli de Paris, fut ouvert au public. J'y allai promener mon ennui et demander des nouvelles de la division Desaix qui poursuivait Mourad.
C'était demander des nouvelles de Djémilé. J'appris bientôt qu'après un combat acharné à Sédyman, Mourad avait été battu par Desaix et qu'il gagnait la haute Égypte. Ceci m'enlevait tout espoir de revoir jamais la jeune mameluke, et je devins, sans m'en apercevoir, d'une humeur massacrante. Guidamour, rétabli de son empoisonnement, m'en avertit un jour avec sa franchise habituelle:
—Pourquoi, me dit-il, vous casser la tête pour une petite fille qui ne tenait guère à vous, puisqu'elle a filé! Oubliez-la, consolez-vous avec d'autres, et, si elle était jolie comme quatre, prenez les cinq qui sont chez vous pour la remplacer. Ajoutez-y la petite fellahine pour faire la bonne mesure.
—Comme tu y vas, toi! Tu trouves qu'une seule femme ne suffit pas pour nous faire endiabler, tu me conseilles d'en avoir six! Je tiens si peu à elles que je vais leur donner la liberté.
—Ce sera un mauvais service que vous leur rendrez là! Elles mourront de faim au coin d'une borne, ou bien elles seront la proie des passants, ce serait dommage! Et puis, vous avez besoin de domestiques, noires ou blanches.
—Alors, je dois les garder. Mais cela va me faire une singulière réputation dans l'armée. Tant que j'avais Djémilé, il était tout simple qu'elle eût des esclaves pour son service. Maintenant, que dira-t-on?
—On dira que vous avez une Syrienne pour repasser votre linge, une Grecque pour astiquer votre fourniment, une Arabe pour panser votre cheval, deux négresses pour cirer vos bottes, et une fellahine pour faire les courses.
Sa bonne humeur me gagna et je finis par rire. Je fis un retour sur moi-même et me trouvai ridicule.