Celle-ci, voyant qu'elle devenait l'objet des attentions de son mari, s'était vivement défaite d'elle et Yacoub l'avait achetée. C'était là toute son histoire.
Je l'autorisai à venir tant qu'elle voudrait dans la maison de son maître, puisqu'elle me considérait comme tel. Elle eut la discrétion de n'en pas abuser, et je m'amusai parfois à la consulter; mais elle n'était pas toujours voyante. C'était une fille intelligente, adroite et prévenante. Je ne l'avais pas payée sa valeur. Je ne pouvais pourtant pas être amoureux d'elle. Elle me faisait peur avec ses beaux yeux souvent égarés.
J'obtins bientôt que Pannychis et Mériem mangeassent ensemble avec moi, et j'apprivoisai si bien la grosse cadine, qu'elle consentit à boire du vin. Tomadhyr, en sa qualité de fille de chambre, les négresses et la petite fellahine servaient à table, chacune leur maître ou leur maîtresse. J'avais pris un cuisinier français, et la gaieté était revenue au logis.
J'ai dit que Malek était beau garçon, mais il était grave et solennel, ne s'amusant de rien, et trouvant indigne de lui de sourire, plein d'amour-propre et très-susceptible, mais cachant ses impressions comme s'il eût eu peur qu'on les lui volât. Je l'invitai un jour à dîner avec les deux odalisques, ce qui le flatta énormément, bien qu'il eût l'air de trouver cela tout simple. Il fut pourtant très-scandalisé au fond, quand il vit Pannychis s'asseoir près de lui; ce jour-là, elle n'osa pas boire de vin; mais la chrétienne ne s'en priva pas assez. Quand elle eut la langue déliée, elle attaqua le mameluk, né dans le rite grec et converti forcément à l'islamisme. Elle lui reprocha sa tempérance, le poussa à boire, et finalement le traita de renégat. Malek resta impassible et la regarda avec mépris. Elle se piqua à ce jeu-là et chercha alors à porter le trouble dans le cœur de cet homme de marbre. Elle joua des prunelles. En Orient, c'est tout un langage; c'est le seul que les femmes puissent parler en public, voilées comme elles le sont et ne pouvant lier conversation avec aucun homme dans la rue; aussi les filles, tant musulmanes que chrétiennes ou cophtes, savent-elles tout dire sans ouvrir la bouche.
Malek n'était pas si bien cuirassé qu'il voulait le paraître, mais il ne bougea pas. Mériem en prit de l'humeur et se retira avec Pannychis. Malek me quitta quelques moments après, sans me faire aucune observation sur le singulier repas que je lui avais donné. J'allais me coucher quand Tomadhyr vint me dire que Mériem, rien qu'avec le langage des yeux, avait assigné un rendez-vous à Malek et qu'elle s'apprêtait à sortir.
Je n'étais pas le moins du monde jaloux, je ne m'étais arrogé aucun droit sur cette fille, mais je ne voulais pas jouer vis-à-vis de mon mameluk le rôle d'un maître trompé. Je me tins prêt et je suivis l'esclave coupable. Elle s'arrêta dans le jardin, près de la porte qui donnait sur la rue, et je me cachai dans un buisson en entendant venir Malek.
Celui-ci, sans lui donner le temps de s'expliquer, lui dit: Quoique tu sois une fille impure, qui bois du vin, je suis venu pour te dire la vérité. Je comprends bien ce que tu désires de moi. Cela ne sera pas, d'abord parce que tu appartiens à un homme que j'estime et que je ne veux pas lui voler son bien; ensuite parce que tu ne me plais pas! qu'Allah te ramène à la raison, je m'en vais!
Et il s'en retourna en laissant Mériem stupéfaite.
J'attendis qu'elle fût rentrée pour sortir de mon bosquet. Je ne lui adressai aucun reproche. Elle était assez mortifiée. J'admirai la sage conduite de Malek. À sa place je n'eusse peut-être pas été si vertueux.
Quelques jours après, me trouvant seul avec Mériem, je fis allusion, je ne sais plus à propos de quoi, à sa fantaisie pour Malek.