—Sois donc cadine si cela t'amuse; mais j'y mets une condition: c'est que tu viendras déjeuner ou dîner avec moi chaque fois que je te le ferai dire; je m'ennuie de manger seul.

—Et si tu as des amis, devrai-je me montrer à eux le visage découvert? dit-elle d'un air effrayé.

—Oui, tu éclaireras de ta beauté les sauces que nous dégusterons.

Elle prit la plaisanterie pour un compliment, s'en montra fort satisfaite et me répondit avec majesté:

—Je mangerai avec toi les sauces que tu voudras, et dès ce soir si cela te convient; mais ne sois pas surpris si on te dit plus tard que je te manque de respect.

—Oublie tes usages orientaux et fais ce que je te dis.

Dès le soir même, je mis au service de sa nonchalante personne Daoura et Choho, et je la fis manger à ma table, ce qui leur parut de la dernière inconvenance. Dès le lendemain, Mériem réclama: elle prétendit être une cadine aussi et me pria de lui donner la petite fellahine pour la servir. Elle m'adressa sa supplique d'un air si doux et en termes si humbles, que j'y consentis à la même condition. Elle accepta sans commentaires. Il est vrai qu'elle était chrétienne.

Restait Tomadhyr. Je lui demandai si elle était aussi une cadine et combien elle voulait d'esclaves.

—Je n'ai pas besoin d'odalisques, répondit-elle, je suis mieux qu'une dame, je suis une almée. Le sort m'a privée de ma liberté; mais je ne me plains pas, puisqu'il m'a donné un maître tel que toi. Je ne désire rien que de te servir.

C'était la seule désintéressée. Je la questionnai. J'appris qu'elle était fille d'un chef arabe du Hedjaz et d'une Arabe du désert lybique. De huit enfants, elle seule avait survécu. À l'âge de six ans, elle avait perdu ses parents en l'espace d'un mois. Son père était mort fou, une almée d'Esnèh l'avait recueillie, élevée, instruite, puis vendue un très-gros prix à la femme d'un bey.