Dès qu'il apprit l'arrivée du renfort, il quitta la rive gauche du canal de Yousef où il avait campé, pour se porter sur les bords du Nil.

Le 17 décembre, nous marchons sur Fechn où étaient les postes avancés des mameluks. Leur corps d'armée est, dit-on, à Saste-el-Sayené.

Nous y courons. Il n'a fait que passer et gagne Syout par la rive gauche du canal de Yousef. Nous marchons sur Syout. Mourad se rabat sur Girgèh (l'antique Abydos). Il n'y est déjà plus quand nous y arrivons. Veut-il éviter la bataille ou nous attirer dans un piége? L'espoir de l'atteindre nous avait donné des ailes. Soixante-quinze lieues en treize jours et dans le sable, c'était gentil! On fit halte à Girgèh pour attendre la flottille partie de Beny-Soueyf en même temps que nous. Elle portait les vivres, les munitions et le matériel de campagne.

La baisse des eaux du Nil lui rendait la navigation lente et difficile. Desaix, inquiet de ne pas la voir arriver et craignant qu'elle ne fût arrêtée en route par les Arabes et la population soulevée, envoya le 1er janvier 1799 le général Davoust avec une partie de la cavalerie. J'espérais prendre un peu de repos, visiter avec Morin les ruines de l'antique Abydos, m'enquérir de Djémilé. Point! Il me fallut prendre le commandement de mes escadrons et donner la chasse aux Arabes et aux fellahs. Il y eut un engagement sérieux à Tabtha contre 2,000 Arabes et 5 à 6,000 bandits à pied. Selon leur habitude, les Bédouins prirent la fuite et abandonnèrent leurs compagnons qui furent hachés. Nous trouvâmes la flotille à la hauteur de Syout, et nous revînmes avec elle le 19 janvier à Girgèh.

Mourad, qui ne savait pas la cause de l'arrêt forcé de l'armée à Girgèh pendant une vingtaine de jours, crut probablement qu'elle se trouvait dans une position difficile puisqu'elle ne le poursuivait plus. Il se détermina à nous attaquer. Le 22 janvier, Desaix donne l'ordre de marcher à l'ennemi. Le 23 nous rencontrons l'armée mameluke auprès du village de Samanhoud.

L'action se passa comme aux Pyramides, les mameluks attaquèrent nos carrés de tous côtés à la fois, criant, hurlant, se jetant sur les baïonnettes, se faisant tuer comme des mouches. Le village fut bientôt pris, mais l'ennemi revint à la charge et peut s'en fallut qu'il ne nous délogeât tant il y mit de vigueur. Mais l'artillerie légère fit merveille et le força de rétrograder. Desaix attendait ce moment pour lâcher sa cavalerie sur les mameluks. Dragons, hussards, chasseurs chargèrent à la fois. Mourad était là, je voyais de loin son turban à aigrette blanche. Je me disais: si je peux m'emparer de lui, je le forcerai bien à me rendre Djémilé! Elle devait être aux alentours. Allais-je enfin la retrouver?

Fol espoir! Les mameluks, en voyant arriver cette terrible charge, n'osèrent la soutenir. Ils tournèrent bride en entraînant leur chef, qui brandissait son cimeterre comme s'il eût voulu les ramener au combat. Leur fuite entraîna celle du reste de l'armée musulmane. Nous les poursuivîmes pendant quatre heures jusqu'à Farchout.

Desaix, ne voulant pas les laisser respirer, reprit dès le lendemain sa poursuite acharnée. Le 29 janvier nous étions à Esnèh, le 2 février à Assouan (la Syène des Romains), toujours poussant Mourad devant nous. Le lendemain nous avançons au delà de la première Cataracte. Voici l'île sainte de Philée, à la luxuriante végétation et aux curieuses antiquités. Quinze lieues plus loin, nous sommes sous le tropique; c'est la limite que Desaix donne à notre conquête, comme autrefois les Romains l'avaient donnée à leur empire.

Les mameluks semblaient insaisissables. Desaix renonça à les atteindre et revint à Esnèh.

Il était impossible que Djémilé eût suivi son père dans cette course furieuse.