La Reine suivait avec une ardeur anxieuse tous ces mouvements de nos flottes et de nos armées. «Ils sont donc dans la Manche!» écrivait-elle à sa mère le 16 août 1779, lorsque la réunion des flottes espagnole et française préparait un débarquement en Angleterre, et faisait concevoir au public des espérances qui malheureusement furent déçues. «Ils sont donc dans la Manche! et je ne pense pas sans frémir que, d'un moment à l'autre, tout le sort sera décidé. Je suis effrayée, aussi, de l'approche du mois de septembre, où la mer n'est plus praticable; enfin, c'est dans le sein de ma chère maman que je dépose toutes mes inquiétudes. Dieu veuille qu'elles soient nulles [1479]!» L'échec de cette campagne, montée à si grands frais, la rentrée de d'Orvilliers à Brest sans avoir rien fait ne justifièrent que trop les prévisions de Marie-Antoinette [1480].

Mais la Reine ne se décourageait pas; en toute circonstance, elle affirmait hautement ses sympathies pour les Américains et sa protection pour Lafayette, le promoteur de l'alliance. Lorsqu'au commencement de février 1779, le jeune général revint en France, Louis XVI, pour le punir de sa désobéissance, lui enjoignit de rester une semaine à Paris sans aller ailleurs que chez son beau-père. Mais dès que la consigne fut levée, Lafayette reparut à Versailles, où il fut l'objet d'une ovation enthousiaste; le Roi, lui-même, ne lui adressa qu'une affectueuse réprimande; la Reine le reçut avec une curiosité empressée: «Donnez-moi, lui dit-elle, des nouvelles de nos bons Américains, de nos chers républicains [1481] A sa demande, elle envoyait son portrait en pied à Washington [1482]; elle copiait de sa main des vers de la pièce de Gaston et Bayard, où le public avait voulu voir des allusions au «héros des deux mondes»:

..... Eh! que fait la jeunesse,

Lorsque de l'âge mûr je lui vois la sagesse?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je me plais à le suivre et même à l'imiter;

J'admire sa prudence et j'aime son courage:

Avec ces deux vertus, un guerrier n'a point d'âge [1483].

Elle employait tout son crédit pour lui faire donner un commandement supérieur dans le corps d'armée qui devait être envoyé au secours des États-Unis [1484]. Elle assurait Rochambeau de sa bienveillance [1485], et lorsque le comte d'Estaing, l'heureux vainqueur de la Grenade, était présenté au Roi, au retour de la brillante expédition qui avait excité, en France, un extraordinaire enthousiasme, elle daignait lui apporter elle-même un tabouret pour qu'il pût y reposer sa jambe blessée [1486]; attention gracieuse, dont elle devait être si tristement payée.

La sollicitude de la Reine est sans cesse éveillée sur les affaires d'Amérique, sur les péripéties de la guerre, surtout sur les opérations de la marine, et son cœur, qu'on a accusé de n'être ému que des intérêts de l'Autriche, bat avec une force incomparable pour tout ce qui touche à l'honneur et à la grandeur de la France.