Lorsqu'au mois de mars 1780, on se dispose à envoyer, sous le commandement de Rochambeau, un corps de troupes en Amérique, Marie-Antoinette est toute à l'inquiétude: «Nous ne pouvons pas, dit-elle, risquer ce grand convoi, sans être bien sûrs de la mer; il serait affreux d'essuyer encore des malheurs par là; j'avoue que je ne pense pas à cela de sang-froid [1487].»—«Les troupes destinées pour les îles sont embarquées et n'attendent plus qu'un vent favorable pour sortir du port,» écrit-elle un mois plus tard. «Dieu veuille qu'elles arrivent heureusement! [1488]» Sa pensée suit à travers les mers ces vaisseaux qui portent les soldats et la fortune de la France, et comme pour couronner ces patriotiques angoisses, c'est dans l'appartement de la Reine, le 19 novembre 1781, quelques jours après la naissance du Dauphin, que le Roi apprend, de la bouche du duc de Lauzun, la bonne et grande nouvelle de la capitulation de Cornwallis, réduit à se rendre par la flotte du comte de Grasse et les troupes réunies de Washington et de Rochambeau [1489].

L'opinion publique se lassa plus vite que la Reine des efforts de la France et des incertitudes de la guerre. Dès le commencement de 1779, les esprits inclinaient à la paix; le mouvement fut bien plus vif encore après l'échec du projet de descente en Angleterre. L'Autriche et la Russie proposèrent leur médiation. «Cela serait un grand bonheur,» répondait Marie-Antoinette, «et mon cœur le désire plus que tout au monde [1490].» Mais elle ajoutait fièrement: «La nullité de cette campagne exclut toute idée d'une paix [1491].» Dans le conseil, Necker, peu sympathique à l'Amérique et préoccupé de la situation financière, insistait pour une prompte cessation des hostilités; Maurepas, toujours fatigué de ce qui nécessitait une contention d'esprit et causait un embarras, Maurepas faisait des ouvertures à un ancien secrétaire de l'ambassade anglaise à Paris. Le Roi lui-même était las de la guerre et voulait qu'on y mît un terme avant la fin de l'année [1492]. D'autre part, l'Espagne cherchait à faire un arrangement séparé [1493]; les Américains ne se battaient que mollement, depuis que l'Angleterre offrait de reconnaître leur indépendance, et, au fond, les deux nations coalisées ne s'aimaient pas. «Nos alliés, écrivait le comte de Fersen, ne se sont pas toujours bien conduits vis-à-vis de nous, et le temps que nous avons passé avec eux nous a appris à ne pas les aimer ni les estimer [1494].» L'Autriche renouvelait ses offres de médiation. La Reine ne souhaitait pas moins que le Roi et ses ministres un accommodement; mais elle le voulait glorieux et protestait énergiquement contre toute transaction humiliante: «La paix serait un grand bien; mais si nos ennemis ne la demandent pas, je serais bien affligée qu'on en fît une humiliante [1495]

Cette paix, objet de tant de vœux, vint enfin en 1783; elle combla de joie Marie-Antoinette, qui n'en parlait jamais «qu'avec la fierté et le sentiment d'une reine, et d'une reine française [1496]»; car elle était telle qu'elle l'avait voulue, glorieuse. Elle consacrait à tout jamais l'indépendance des alliés pour lesquels nous avions soutenu cette guerre lointaine. La France, toujours généreuse, nous dirions volontiers trop généreuse, ne réclamait rien pour elle et ne retirait de ses campagnes qu'un éclat incontesté, une reconnaissance qui fut légère et une dette qui fut lourde.

Marie-Antoinette, heureuse du prestige qui rejaillissait sur son royaume et sur le règne de son mari, ne cessait d'en témoigner sa satisfaction à tous ceux dont la vaillance avait contribué à ces succès. Lorsque, le 21 janvier 1782, Lafayette revint inopinément en France, la Reine, qui assistait, à l'Hôtel-de-Ville, à la fête donnée en l'honneur de ses couches récentes, voulut ramener dans sa propre voiture Mme de Lafayette à l'hôtel de Noailles, où venait de descendre son époux [1497] et quand Suffren, vainqueur, parut à Versailles: «Mon fils, dit-elle au jeune Dauphin, apprenez de bonne heure à entendre prononcer, et prononcez vous-même le nom des héros défenseurs de la patrie. Vous lisiez l'histoire des grands hommes de Plutarque, en voici un; il faut apprendre son nom et ne plus l'oublier [1498].» Éprise, comme la nation, du côté chevaleresque et brillant de cette guerre, la généreuse souveraine n'avait pas songé au déficit que les dépenses énormes, nécessitées par tant d'armements, devaient amener dans nos finances, non plus qu'aux germes de mécontentement vague et d'indépendance frondeuse que la contagion de l'exemple, le spectacle d'institutions mal comprises, l'attrait de la nouveauté, la formation d'une école américaine se substituant à l'école anglaise, allait faire éclore dans les têtes. On avait cru soutenir une révolte, on avait préparé une révolution.

Les préoccupations de la guerre et de la politique n'empêchaient pas les visites princières. La France était toujours le centre de la société polie; la Cour de Versailles donnait le ton à l'Europe; on y accourait de tous côtés. C'étaient d'abord, en 1780, les princes de Hesse-Darmstadt et surtout les deux jeunes princesses, Louise et Charlotte, qui avaient été élevées avec Marie-Antoinette, à Vienne. La Reine jouissait de retrouver ces amies d'enfance, qu'elle n'avait pas revues depuis dix ans et qu'elle aimait beaucoup [1499]. Elle leur faisait les honneurs de Trianon [1500], les conduisait au bal de l'Opéra [1501], leur donnait place dans sa loge au spectacle [1502], les promenait en calèche dans les bois de Marly et de Saint-Germain [1503], les accompagnait elle-même dans les boutiques, et, avec l'affectueuse expérience de la femme de cœur et de la femme de goût qui craint, chez ces Allemandes fraîchement débarquées en France, quelques excentricités de toilette, elle leur recommandait de ne pas «trop se parer» pour venir à Trianon ou dans sa loge [1504], de ne pas mettre de «grands chapeaux» en voiture [1505], de ne porter aux bals de la comtesse Diane de Polignac, où elle les avait fait inviter, que de petites robes ou polonaises [1506]. Elle les recevait à sa table [1507], leur donnait son portrait [1508], les comblait de cadeaux [1509], épuisait pour elles toutes les délicatesses de l'amitié [1510], et lorsque les princesses quittèrent la France, elles emportèrent, avec l'ineffaçable souvenir d'une des plus affables réceptions qui se puissent voir, la promesse d'une correspondance qui fut fidèle et se poursuivit jusque dans les jours d'angoisse et de deuil [1511].

Marie-Antoinette ne mit pas le même intérêt de cœur, mais un intérêt plus politique [1512] au voyage du comte et de la comtesse du Nord. Au premier abord, la grande duchesse, d'une belle taille, mais trop grasse pour son âge,—«homasse,» disait un chroniqueur [1513],—raide dans son maintien et faisant montre de son instruction, lui avait déplu. Par un accident inaccoutumé, la Reine, dont l'abord était plein d'aisance, et qui avait toujours un mot aimable à dire, s'était sentie gênée devant ces impériaux visiteurs; elle s'était retirée dans sa chambre comme prise de faiblesse, et avait dit, en demandant un verre d'eau, «qu'elle venait d'éprouver que le rôle de reine était plus difficile à jouer en présence d'autres souverains ou de princes appelés à le devenir, qu'avec des courtisans [1514]». Cet embarras d'ailleurs ne fut que momentané et l'accueil fait à ces nouveaux hôtes fut, en définitive, affable et gracieux comme toujours.

Joseph II avait mis l'incognito à la mode. Le grand duc Paul de Russie, fils de Catherine II, voyageait avec sa femme, née princesse de Wurtemberg, sous le nom de comte et de comtesse du Nord. Le prince avait quitté tous ses ordres; les gardes du corps ne prenaient pas les armes pour lui, et, chez le Roi, on ne lui ouvrait point les portes à deux battants. Pourtant il avait consenti à loger au Château, où l'appartement du prince de Condé avait été disposé pour le recevoir. Arrivés à Paris le 18 mai, les voyageurs furent à Versailles le 20. La première entrevue fut froide; la Reine, nous l'avons dit, avait été troublée; le Roi s'était montré timide, comme à son ordinaire. Le soir, au dîner, dans les grands cabinets, l'embarras disparut: la grande-duchesse montra de l'esprit; le grand-duc, fort laid, avec une figure à la tartare, rachetait cette laideur par la vivacité de ses yeux et de sa conversation. «La Reine, belle comme le jour, animait tout de sa présence [1515]

La glace était rompue. Trois jours après, le comte et la comtesse du Nord assistaient au spectacle à Versailles, dans la loge royale [1516]. La Reine, qui tenait à plaire à ses visiteurs [1517], profita de cette occasion pour offrir à la comtesse un magnifique éventail, enrichi de diamants et renfermant une lorgnette: «Je sais, dit-elle gracieusement, que vous avez comme moi la vue un peu basse; permettez-moi d'y remédier et gardez ce simple bijou en mémoire de moi.» —Je le garderai toute ma vie, répondit la princesse; car je lui devrai le bonheur de mieux voir Votre Majesté [1518]

Marie-Antoinette ne pouvait manquer de faire à ses hôtes les honneurs de Trianon [1519]. On joua sur le théâtre Zémire et Azor, de Grétry, et Jean Fracasse au Sérail, ballet de Gardet; les danses furent gaies, les costumes très riches, les acteurs excellents. Après le spectacle, il y eut souper; après le souper, illumination. Le coup d'œil du jardin était féerique; la Reine jouissait de ces splendeurs «qui étaient bien à elle», et sa grâce, sa bonté, ses délicates prévenances en relevaient encore l'éclat. «Combien j'aimerais à vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain de cette fête. «Combien je serais charmée que Monsieur le comte du Nord fût Dauphin de France [1520]