Puis, le samedi 8 juin, il y eut bal paré à Versailles. Les salons, la galerie surtout, étaient magnifiquement décorés, avec une profusion de bougies et de girandoles. Toute la Cour était en grand habit: le Roi ayant déclaré que chacun devrait se montrer dans tout l'éclat possible ou ne pas paraître [1521]. Les femmes qui dansaient portaient des dominos de satin blanc avec de petits paniers et de petites queues [1522]. Mais la Reine éblouissait tout: «elle avait en marchant, dit un témoin oculaire, des airs de tête d'une majesté gracieuse, qui n'appartenaient qu'à elle [1523].» La foule, avide de voir, se pressait avec tant d'indiscrétion qu'à un moment le Roi, se sentant poussé, se plaignit; le grand-duc, qui était près de lui, s'éloigna un instant: «Sire, dit-il, pardonnez-moi; je suis devenu tellement Français que je crois, comme eux, ne pas pouvoir m'approcher trop près de Votre Majesté.»
Une amie d'enfance de la grande duchesse, qui l'accompagnait pendant le voyage, la baronne d'Oberkirch, raconte qu'à cette fête elle se trouva un moment derrière Marie-Antoinette.
«Madame d'Oberkirch me dit la Reine, parlez-moi un peu allemand, que je sache si je m'en souviens. Je ne sais plus que la langue de ma nouvelle patrie.»
«Je lui dis quelques mots allemands; elle resta quelques secondes rêveuse et sans répondre. «Ah! reprit-elle enfin, je suis pourtant charmée d'entendre ce vieux tudesque; vous parlez comme une Saxonne, sans accent alsacien, ce qui m'étonne. C'est une belle langue que l'allemand; mais le français! il me semble, dans la bouche de mes enfants, l'idiome le plus doux de l'univers.»
Après le bal, qui finit de bonne heure, il y eut souper chez la princesse de Lamballe; la Reine y vint. Le cercle était peu nombreux, mais bien choisi. On joua au loto, puis on dansa. Ce petit bal improvisé fut bien plus gai que l'autre. Le Roi, suivant son habitude, ne fit qu'y paraître. Après son départ, le respect ne gêna plus le plaisir et «l'on fut extrêmement content de cette sorte d'intimité que la Reine n'écartait pas [1524]».
A l'exemple du souverain, la famille royale offrit des fêtes splendides aux augustes visiteurs. Plus habiles et plus prévenants que l'archiduc Maximilien, le comte et la comtesse du Nord avaient eu soin d'envoyer, dès le lendemain de leur arrivée, des cartes à la porte des princes et princesses du sang [1525]. Ceux-ci, flattés de cette attention du futur empereur de toutes les Russies, rivalisèrent de prodigalités pour les recevoir. Le duc d'Orléans leur donna à dîner au Raincy [1526]; le comte d'Artois, à Bagatelle, leur offrit un concert magnifique et une collation des plus galantes [1527]. A Sceaux, chez l'excellent et vénéré duc de Penthièvre, ce fut un déjeuner exquis, suivi d'une promenade en voiture à travers le parc, dont le prince tint à faire lui-même les honneurs [1528].
Mais, de toutes ces fêtes, aucune ne pouvait atteindre à l'éclat de celles de Chantilly. L'hospitalité des Condé était proverbiale, et la réception du 10 juin 1782 ne démentit pas cette réputation. Le comte et la comtesse du Nord restèrent trois jours à Chantilly; ce furent trois jours d'enchantement. Il y eut illumination générale du château et du parc, chasse aux étangs, concert dans un pavillon mystérieux où, mollement assis sur des sofas, on écoutait des musiciens invisibles; on croyait entendre chanter les anges du ciel; puis bals dans la salle de verdure; souper dans l'île d'amour ou au hameau; car Mademoiselle de Condé avait son hameau à Chantilly comme la Reine à Trianon; et enfin nouvelle chasse aux flambeaux; la chasse était aussi un des plaisirs traditionnels des Condé. Lorsqu'on se sépara enfin:
«Nous serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc; mais si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je pourrai un jour aller lui rendre, à Saint-Pétersbourg, la visite qu'elle a bien voulu me faire.»
—«Nous vous recevrons avec enthousiasme. Monsieur, et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays sauvage.»
—«Hélas! ce sont des rêves,» reprit le prince de Condé en soupirant [1529].