Pouvait-il imaginer alors que ce voyage de Russie, qu'il saluait comme un rêve, il le ferait, quinze ans plus tard, en proscrit, tandis que ce Chantilly éblouissant, dont il faisait, avec une si noble prodigalité, les honneurs au fils de Catherine, ne serait plus qu'une ruine, ouverte aux vents du ciel?
Mais à cette heure il n'entendait que des murmures flatteurs à son oreille; le bruit des magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois et M. le prince de Condé en souverain [1530].»
Dans le public, le succès du comte et de la comtesse du Nord n'était pas moindre qu'à la Cour. Paris se passionnait pour le futur tzar et la future tzarine de toutes les Russies, comme il s'était passionné pour l'empereur d'Allemagne. Savants et gens de lettres leur prodiguaient l'encens à l'envi. La Harpe leur lisait sa traduction de Lucain [1531]; Beaumarchais, le Mariage de Figaro; à l'Académie des sciences, Condorcet leur adressait un discours [1532]; au Théâtre-Français, on récitait des vers en leur honneur [1533]. Avant leur départ, le Roi leur donnait de splendides tapisseries des Gobelins [1534]; la Reine leur faisait offrir de la manière la plus délicate une magnifique toilette en porcelaine de Sèvres, bleu lapis, ornée de peintures et d'émaux, et montée en or [1535]: «Mon Dieu! que c'est beau! avait dit la grande-duchesse, en voyant ce bijou; «c'est sans doute pour la Reine?»—«Madame, avait répondu le surintendant, le comte d'Angivilliers, la Reine l'offre à Mme la comtesse du Nord; elle espère qu'il lui sera agréable et qu'elle le conservera en mémoire de Sa Majesté.» Et en regardant l'objet de plus près, la princesse remarqua qu'il était à ses armes.
Le 19 juin, le comte et la comtesse du Nord quittèrent Paris, et, après avoir déjeuné à Choisy avec la famille royale, partirent pour parcourir la France et rentrer en Russie [1536].
Deux ans après, ce fut le tour du Roi de Suède. Mais à quoi bon raconter toutes ces visites princières? Ce sont toujours les mêmes détails, surtout le même goût de l'incognito. Le Roi de Suède, sous le nom de comte de Haga, arriva tellement à l'improviste le 7 juin 1784, que Louis XVI, prévenu à la hâte à Rambouillet, revint précipitamment à Versailles et, la clef de son appartement étant égarée, ne put paraître devant son hôte que dans l'accoutrement le plus incroyable: un soulier à talon rouge et un autre à talon noir, une boucle d'or et une boucle d'argent [1537]. Sauf cet épisode inattendu, il semble qu'il y ait pour tous ces augustes voyageurs un programme invariable, auquel tous se conforment scrupuleusement: souper à Versailles dans les cabinets, représentation à l'Opéra, au Théâtre-Français, à la Comédie-Italienne, avec applaudissements du public, audience du Parlement, séance de l'Académie, visite aux personnages en renom ou aux lieux célèbres et, pour couronner le tout, fête à Trianon.
C'était la coquetterie de Marie-Antoinette, qui ne dansait plus, «se trouvant trop vieille [1538],» de faire elle-même les honneurs de son château aux têtes couronnées; ce n'était plus la politesse officielle de la souveraine, c'était la cordialité charmante de la femme du monde; elle n'était plus la Reine, elle était maîtresse de maison. Ce jour-là, il y eut spectacle: on joua le Dormeur éveillé, de Marmontel et Grétry, avec brillants décors et ballet; puis souper dans les bosquets et illumination du jardin anglais. De nombreux invités se pressaient dans le parc; toutes les dames étaient en blanc. «C'était, a écrit Gustave III lui-même, une vraie féerie, un coup d'œil digne des Champs-Élysées [1539].» Au souper, la Reine ne voulut pas se mettre à table; elle fut tout entière occupée à faire les honneurs [1540]. Avec ce tact exquis et cette séduisante bonne grâce qui était un de ses charmes, elle s'entretenait de préférence avec les Suédois et affectait de leur faire le plus sympathique accueil [1541]. Mme Campan prétend que Marie-Antoinette était prévenue contre Gustave III et qu'elle le reçut froidement [1542]. Tout ce qu'on sait de ce voyage et des relations des deux souverains semble démentir l'assertion de Mme Campan, et si la petite scène qu'elle raconte, où la Reine aurait voulu donner une leçon au comte de Haga, a réellement eu lieu dans les termes qu'elle rapporte, ce ne fut qu'un petit mouvement d'humeur vite oublié. La correspondance de Marie-Antoinette et du Roi de Suède est empreinte, au contraire, de la plus grande cordialité [1543].
L'année précédente, lorsque la jeune femme avait fait une fausse couche, Gustave lui avait témoigné la plus touchante sympathie, «comme d'un bon gentilhomme qui prend sincèrement part à ce qui arrive à un ami.» Et il semble que la Reine n'ait pas été moins attachée au Roi de Suède que le Roi de Suède l'était à la Reine [1544]. Le prince ayant manifesté le désir que le neveu du cardinal de Bernis, auquel il portait intérêt, fût nommé coadjuteur d'Alby, ce fut Marie-Antoinette qui se chargea de lever les obstacles qui s'opposaient à la réalisation de ce désir, et, la grâce obtenue, ce fut elle encore qui s'empressa de l'annoncer à son royal correspondant [1545]. Gustave III n'avait-il pas raison, quand il écrivait, quelques années auparavant, au comte de Stedingk: «Il est naturel d'être attaché à la Reine [1546]?»
La nouveauté à la mode alors, c'étaient les ballons. «On en perdait, disait spirituellement un chroniqueur, non pas le boire et le manger, mais le loto [1547]». Le 5 juin 1783, Montgolfier avait fait à Annonay la première expérience; il l'avait répétée le 19 septembre de la même année, sur la Place d'Armes de Versailles, devant le Roi et la Reine, au milieu d'une foule immense [1548]. On voulut offrir ce divertissement au comte de Haga, et le 23 juin 1784, en sa présence, Pilâtre des Rosiers, qui devait périr si malheureusement l'année suivante, et le professeur de chimie Proust, partirent de la Cour des Ministres, s'élevèrent à une grande hauteur et allèrent, trois quarts d'heure après, tomber dans la forêt de Chantilly. Le ballon, orné des chiffres des deux Rois et d'un brassard blanc en l'honneur du Roi de Suède, portait un nom alors encore bien cher à la France: il s'appelait Marie-Antoinette [1549].
Enfin, cette même année 1784, au mois d'août [1550], le frère de Frédéric II, le prince Henri, fit un voyage en France, autant par politique peut-être que par agrément [1551]. Mais la Reine aimait peu tout ce qui touchait à la Prusse, et, malgré «l'admiration des enthousiastes Prussiens» qui préféraient de beaucoup ce nouveau visiteur à celui du mois de juin [1552], elle ne voyait le prince que deux ou trois fois et si passagèrement qu'elle ne pouvait s'en faire qu'une idée fort vague [1553]. «Je n'ai pas eu encore beaucoup d'occasions de voir le prince Henry, écrivait-elle au Roi de Suède, le 1er octobre, parce que, depuis son arrivée ici, j'ai passé la plus grande partie du temps à Trianon, n'y recevant que les personnes que je connais le plus, et toujours en petit nombre à la fois..... Au reste, M. le comte de Haga doit être bien assuré que les compliments et les politesses du prince Henry ne me feront jamais oublier ni lui, ni le temps qu'il a bien voulu passer ici [1554].»
Et elle ajoutait, en parlant de son séjour à Trianon: «Ce genre de vie convenait à ma santé et au commencement de ma grossesse, qui continue fort heureusement [1555].» Pour la quatrième fois, la Reine était grosse. A l'automne précédent, elle avait éprouvé à Fontainebleau [1556] un accident qui l'avait désolée [1557]; mais heureusement sa santé n'en avait pas été altérée, et, au bout d'un an, Louis XVI annonçait joyeusement à son beau-frère Joseph II qu'il attendait un «second garçon [1558]».