CHAPITRE XIX
La Reine et la politique.—Son éloignement naturel pour les affaires.—Méfiance de Maurepas.—Lettre de la Reine à Joseph II.—Nomination de MM. de Ségur et de Castries.—Sympathie de la Reine pour Necker; elle l'appuie dans la publication du compte-rendu.—Chute de Necker.—Mort de Maurepas.—Joly de Fleury.—D'Ormesson.—Calonne.—Faible part que Marie-Antoinette prend à la nomination de ce dernier. Sa répugnance pour lui.—La politique autrichienne.—Election de Maximilien à Cologne.—Différend de Joseph II avec la Hollande.—Le Mariage de Figaro.—La Reine joue le Barbier de Séville à Trianon.
La Reine n'avait jamais aimé la politique et tout conspirait à l'en éloigner: sa propre répugnance, dont les obsessions de sa mère et les conseils de Mercy ne parvenaient pas toujours à triompher [1573]; son éducation qui n'avait jamais porté que sur des objets d'agrément ou d'intérieur; les traditions d'une Cour où, depuis Anne d'Autriche, jamais femme de roi ne s'était mêlée d'affaires; la méfiance des ministres qui redoutaient l'ascendant irrésistible que ne saurait manquer de prendre Marie-Antoinette, le jour où elle voudrait appliquer aux complications de la politique toute la force d'un esprit prompt [1574], juste, ferme et séduisant.
«Plus j'ai le bonheur de voir la Reine, écrivait le baron de Staël, plus je suis fort dans l'opinion que j'ai toujours eue de l'excellence de son caractère. Elle aime la vérité, et on peut la lui dire, si elle est persuadée de la probité et du désintéressement de celui qui parle. En traitant avec noblesse et franchise, on est sûr de lui plaire, serait-on même d'une opinion contraire à la sienne; aussitôt qu'elle peut démêler la fausseté et la flatterie, elle les prend en horreur [1575].»
C'était cette excellence même de caractère que redoutaient les ministres. Vergennes, et Maurepas surtout, s'appliquaient à tenir le Roi en garde contre toute ingérence de la Reine dans les affaires. Poussé par sa femme, qui le menait complètement, et qui, en sa qualité de tante du duc d'Aiguillon, n'aimait pas Marie-Antoinette [1576], le vieux ministre, sous les dehors du respect et de la déférence, combattait avec une persévérance opiniâtre et l'expérience d'un roué l'influence possible de la jeune souveraine [1577]. Mme Campan l'accuse même d'avoir cherché à la compromettre. Lors de ces promenades sur la terrasse de Versailles, que la méchanceté des courtisans exploitait contre Marie-Antoinette, Maurepas aurait eu «la cruelle politique de répondre au Roi qu'il fallait la laisser faire; qu'elle avait de l'esprit; que ses amis avaient beaucoup d'ambition et désiraient la voir se mêler aux affaires, et qu'il n'y avait pas de mal de lui laisser prendre un caractère de légèreté [1578].» Il ne paraît pas probable que l'astucieux vieillard ait osé tenir ouvertement un pareil langage à son maître; Louis XVI ne l'aurait pas supporté. Mais qu'il ait été intérieurement enchanté du goût de la Reine pour les frivolités; qu'il ait insinué doucement ces mêmes pensées qu'il n'a pas dû exprimer publiquement; qu'il ait encouragé sous main la jeune femme à ne s'occuper que de plaisirs, le Roi à ne pas lui parler d'affaires ou à lui en dissimuler la plus grande partie; qu'il ait même redoublé d'efforts, lorsque la première grossesse de la Reine eut resserré l'intimité des deux époux, pour empêcher que «la sensibilité de son maître n'influât sur les affaires générales [1579]», le fait ne paraît pas douteux. Les documents les plus authentiques, les rapports secrets de l'ambassadeur d'Autriche [1580] et du ministre de Prusse [1581] l'établissent d'une façon irréfutable, et la Reine elle-même se rendait parfaitement compte de la situation qui lui était faite: Il,—le Roi—est de son naturel très peu galant, écrivait-elle à son frère, et il lui arrive souvent de ne me parler de grandes affaires, lors même qu'il n'a pas envie de me les cacher. Il me répond quand je lui en parle, mais il ne m'en prévient guère, et quand j'apprends le quart d'une affaire, j'ai besoin d'adresse pour me faire dire le reste par les ministres, en leur laissant croire que le Roi m'a tout dit. Quand je reproche au Roi de ne m'avoir pas parlé de certaines affaires, il ne se fâche pas; il a l'air un peu embarrassé et quelquefois il me répond naturellement qu'il n'y a pas pensé. Je vous avouerai bien que les affaires politiques sont celles sur lesquelles j'ai le moins de prise. La méfiance naturelle du Roi a été fortifiée d'abord par son gouverneur; dès avant son mariage, M. de la Vauguyon l'avait effrayé sur l'empire que sa femme voudrait prendre sur lui, et son âme noire s'était plu à effrayer son élève par tous les fantômes inventés contre la Maison d'Autriche. M. de Maurepas, quoique avec moins de caractère et de méchanceté, a cru utile pour son crédit d'entretenir le Roi dans les mêmes idées. M. de Vergennes suit le même plan et peut-être se sert-il de sa correspondance des affaires étrangères pour employer la fausseté et le mensonge. J'en ai parlé clairement au Roi, et plus d'une fois. Il m'a quelquefois répondu avec humeur, et comme il est incapable de discussion, je n'ai pu lui persuader que son ministre était trompé ou le trompait. Je ne m'aveugle pas sur mon crédit; je sais que, surtout pour la politique, je n'ai pas grand ascendant sur le Roi [1582].»
A plusieurs reprises, on avait conseillé à la Reine de se rapprocher de Maurepas, de le gagner par des faveurs ou de l'intimider par son ascendant, surtout de ne pas l'effaroucher en affectant de se passer de lui; de s'en faire un allié et non un adversaire [1583]; le Roi lui-même l'y avait engagée [1584]. Elle n'y avait jamais consenti et n'avait voulu réduire le premier ministre ni par la force, ni par les bons traitements [1585]. Était-ce impulsion de son entourage, insinuations du parti Choiseul, comme le croyaient Goltz et Mercy? Était-ce simple fierté naturelle ou insouciance des affaires? Quoi qu'il en soit, pendant les premières années de son règne, sauf la part qu'elle avait prise au renvoi de Turgot, part regrettable, mais où elle était pleinement d'accord avec l'opinion, soulevée contre les réformes du ministre, et l'intérêt qu'elle avait mis aux négociations dans les affaires de Bavière, intérêt dont nous avons déterminé les vraies proportions, elle s'était tenue à l'écart de la politique [1586]. Ce fut en 1780 seulement qu'elle parut disposée à s'en occuper, et, comme le disait Mercy, à prendre part aux grandes affaires [1587]; encore son intervention se borna-t-elle à influer sur la nomination d'un ministre, celui de la guerre.
Lorsqu'en septembre 1777 le comte de Saint-Germain tomba, devant les orages soulevés par ses innovations, le prince de Montbarrey, directeur adjoint, resta seul chargé de ce département. Mais ses talents n'étaient point à la hauteur de la lourde charge qu'il avait assumée. Brave et spirituel, mais n'aimant point le travail, ne sachant pas résister aux sollicitations des femmes et aux importunités des courtisans, il avait laissé peu à peu la discipline se relâcher et le désordre s'introduire dans son administration [1588]. Maurepas seul et sa femme, parente de Mme de Montbarrey, le soutenaient [1589]; mais la clameur de l'armée fut la plus forte. On permit au ministre de donner sa démission, mais il dut se retirer et l'opinion publique approuva sa disgrâce. La société Polignac aurait voulu faire nommer à sa place le comte d'Adhémar; la Reine s'y refusa [1590], et malgré Maurepas, qui proposait M. de Puységur [1591] ou son neveu, le duc d'Aiguillon [1592], fit donner le portefeuille de la guerre à M. de Ségur, lieutenant-général, brave officier qui avait fait brillamment la campagne de Flandre et perdu un bras à la bataille de Laufeld. Le jour où il fut présenté: «Vous venez de voir un ministre de ma façon,» dit la Reine à Mme Campan. «J'en suis bien aise pour le service du Roi; car le choix est fort bon; mais je suis presque fâchée de la part que j'ai à cette nomination; je m'attire une responsabilité! J'étais heureuse de n'en point avoir, et pour m'en alléger autant que possible, je viens de promettre à M. de Ségur, et cela sur ma parole d'honneur, de n'apostiller aucun placet et de n'entraver aucune de ses opérations par des demandes pour mes protégés [1593].»
Si l'on s'en rapporte aux Mémoires du comte de Ségur, Marie-Antoinette n'aurait pas toujours été fidèle à cet engagement, et un jour elle aurait mis tant d'insistance dans ses demandes, que le vieil officier impatienté aurait offert sa démission. La Reine en fut mécontente, mais après un long entretien avec le fils du ministre, elle comprit ses raisons: Dites à votre père, lui dit-elle, que nous sommes raccommodés et que je lui en veux seulement de l'humeur avec laquelle il a offert sa démission [1594].»
Au reste, Marie-Antoinette n'eut pas lieu de se repentir de son choix. M. de Ségur, qui fut fait maréchal en 1783, était bien supérieur à son prédécesseur par le talent et le caractère, et la plupart des mesures qu'il prit [1595] honorèrent son ministère et sa protectrice.
On a cru longtemps que la Reine avait fait pour la marine ce qu'elle avait fait pour la guerre et qu'elle avait contribué au renvoi de Sartines et à l'élévation du marquis de Castries. La vérité est que cette nomination, qui d'ailleurs ne surprit pas, fut due uniquement à une intrigue de Mme de Polignac, du comte de Vaudreuil et du contrôleur général, ami de M. de Castries. Marie-Antoinette n'y eut aucune part: elle avait toujours protégé Sartines, elle le protégea jusqu'au bout et contribua à lui obtenir une bonne retraite [1596].