C'était Maurepas qui, abusé par de faux avis et croyant faire acte de haute politique, avait donné lui-même la main à la combinaison ourdie par Necker [1597]. Il s'en vengea en faisant renvoyer Necker à son tour, au moyen d'une petite perfidie, analogue à celle dont il avait été dupe [1598].

La Reine fut affligée de cette disgrâce. Malgré le manque de savoir-vivre du Génevois qui, lors de sa présentation, lui avait pris familièrement la main et l'avait baisée sans sa permission [1599], elle avait du goût pour Necker et partagea longtemps à son égard l'engouement populaire [1600]. C'était elle, en grande partie, qui, malgré Maurepas, avait déterminé Louis XVI à autoriser la publication de ce fameux Compte-rendu [1601], qui fut le premier appel à l'intervention de l'opinion dans le maniement des finances et l'administration de l'État. Mais le vieux ministre redoubla ses attaques; ses railleries mordantes contre le Compte-rendu qu'il traitait plaisamment de Conte bleu [1602], les critiques soulevées par des innovations que beaucoup jugeaient dangereuses, des prétentions parfois indiscrètes [1603] finirent, au bout de peu de temps, par ébranler le crédit du contrôleur général, et le 19 mai 1781 il donna sa démission, malgré les efforts de la Reine pour prévenir sa chute et le déterminer à rester [1604].

Le retentissement de cette chute fut immense [1605]. «Toutes les personnes impartiales sont affligées,» écrivait une dame de la Cour [1606]. A Paris, en province, l'opinion s'alarmait: on voyait presque dans cet événement la ruine du crédit de la France [1607]. Le système de Necker, qui suppléait aux impôts par des emprunts, flattait une nation légère et frivole, qui ne voyait que le soulagement momentané du présent, sans songer aux charges inévitables de l'avenir, et qui ne calculait pas que des emprunts, dont les revenus actuels ne suffisaient pas à payer les intérêts, conduisaient fatalement et à bref délai à des impôts écrasants ou à une banqueroute désastreuse [1608]. Les murmures furent grands dans le public; les plus modérés, ceux mêmes qui blâmaient certains plans de Necker, disaient qu'on eût pu contenir son imagination et profiter de ses talents financiers. Quant à la Reine, elle avouait hautement ses regrets; elle s'enfermait une journée entière dans sa chambre pour pleurer [1609] et se hâtait d'écrire à son frère qu'elle n'avait participé en rien à ce changement de ministère et qu'elle en était très fâchée [1610].

Maurepas ne jouit pas longtemps de sa victoire. Le vieux ministre s'affaiblissait visiblement: de violents accès d'un mal auquel il était sujet, la goutte, le tourmentaient sans cesse [1611]. Au mois de novembre 1781, le mal devint plus grave; la gangrène se déclara et l'on perdit tout espoir. Lorsque le duc de Lauzun apporta à Paris la brillante nouvelle de la capitulation de Cornwallis, on fut l'annoncer au premier ministre: «Je ne suis plus de ce monde,» répondit-il. Il fit néanmoins entrer le messager; mais l'entrevue fut courte; le vieillard se mourait. Le 16, on lui administra les derniers sacrements; le 21, à onze heures du soir, il rendit l'esprit.

Il s'éteignait dans une heure de triomphe, triomphe trop fugitif, hélas! et qui ne pouvait ni dissimuler ni conjurer les périls de l'avenir. Maurepas avait hérité des ministres de Louis XV d'une France épuisée, mécontente, agitée de ces tressaillements intérieurs qui précèdent et présagent les révolutions. Après sept ans et demi d'un pouvoir que le Roi lui avait laissé absolu pour le bien, il disparaissait de la scène, laissant une situation aussi troublée qu'au début, les finances obérées, une politique incertaine, l'autorité moins respectée que jamais, battue en brèche à chaque instant par ces pamphlets qu'il aimait tant et ces chansons où il était passé maître; dans le peuple, mille ferments de révolte, une opinion publique irritée de ses déceptions et d'autant plus exigeante qu'elle avait été trompée. L'incurable frivolité du vieux ministre avait laissé tous les ressorts se détendre, les ressources se dissiper en pure perte; il abandonnait sans gouvernail, exposé à toutes les tempêtes, ce vaisseau de l'État sur lequel, suivant le mot d'un contemporain, il avait été passager plutôt que pilote [1612].

Louis XVI n'en regretta pas moins ce ministre qu'il s'était accoutumé à considérer comme un mentor et à l'égard duquel les liens de l'habitude étaient devenus ceux de l'amitié. «Ah! dit-il, les larmes aux yeux, quand il apprit sa mort, je n'entendrai plus chaque matin mon ami au-dessus de ma tête.» Il l'avait entouré de prévenances pendant sa dernière maladie, et lui avait annoncé lui-même la naissance du Dauphin [1613]. «Quand la Reine cherchait à le consoler, il répondait qu'il n'oublierait jamais les sacrifices que lui avait faits M. de Maurepas en quittant ses terres et la vie agréable qu'il aurait pu y mener pour venir lui servir de père [1614]

Qui recueillerait ce difficile héritage? On s'en préoccupait depuis quelque temps déjà, l'âge du premier ministre n'autorisant ni les longs espoirs, ni les longues années. Les uns nommaient le duc de Nivernais [1615], que le roi de Prusse favorisait, dit-on [1616]; d'autres penchaient pour Sartines [1617], pour Machault, pour d'Ossun [1618]; on reparlait de Choiseul, ou de Necker, des deux peut-être, la recette et la dépense, disait une épigramme [1619]. Mme Adélaïde, encore en faveur, poussait le cardinal de Bernis [1620]. La Reine, qui portait sur ce point une vigilante attention et qui, dit un chroniqueur, «avait la délicatesse de ne vouloir partager avec personne une intimité quelle se flattait de mériter exclusivement et par son zèle pour l'État, et par son attachement pour le Roi, et par la pureté de ses vues [1621],» la Reine eût préféré l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, ami de Vermond, et qui avait la réputation d'un administrateur éminent [1622]; mais elle n'osait le proposer, sachant que son mari avait une répugnance absolue à investir quelqu'un d'un titre aussi important, et qu'il éprouvait une peur extrême d'être gouverné [1623]. Elle ne se trompait pas: Louis XVI ne prit pas de premier ministre, et Maurepas n'eut pas de remplaçant; Vergennes, le principal personnage du cabinet, devint ministre dirigeant, mais sans en avoir le titre [1624].

Joly de Fleury avait succédé à Necker aux finances; mais n'ayant ni l'habileté ni le crédit de son prédécesseur, il ne tarda pas à succomber sous le poids de fautes accumulées [1625]. D'Ormesson, qui prit sa place, par la volonté expresse du Roi [1626], avec le titre rétabli pour lui de contrôleur général, joignait à un nom illustre dans les fastes du Parlement une réputation d'intégrité à toute épreuve. Il n'avait que trente et un ans; comme il s'excusait sur son âge et sur son inexpérience pour refuser le poste périlleux qu'on lui offrait: «Je suis plus jeune que vous,» répondit Louis XVI, «et ma place est plus difficile que celle que je vous confie.» Marie-Antoinette goûta ce choix, et l'approbation qu'elle lui donna hautement était d'autant plus méritoire que d'Ormesson n'avait pas craint de s'exposer à lui déplaire. «Avant son entrée au contrôle général, raconte un historien, il avait déjà un travail direct avec le Roi en qualité de conseiller d'État, chargé de la direction de Saint-Cyr. La Reine lui ayant recommandé des jeunes personnes qu'elle voulait placer dans cette maison, il mit sous les yeux du Roi un état qui contenait leurs noms et en marge celui de leur protectrice; mais sur le même état, il présenta d'autres jeunes personnes, sans appui, dont il faisait valoir les droits, et Louis XVI choisit ces dernières [1627]

Au contrôle général, d'Ormesson porta la même rigidité de principes et le même désintéressement que dans le gouvernement de Saint-Cyr. Malheureusement, en matière si délicate, l'honnêteté et le travail même opiniâtre ne suppléent pas aux connaissances acquises. D'Ormesson fit des fautes; ses opérations mal combinées mécontentaient les hommes d'affaires; sa probité irritait les courtisans. On tourna son honnêteté en ridicule, et, au bout de sept mois, il dut se retirer.