Les intrigues recommencèrent; bien des noms furent mis en avant: Sénac de Meilhan, intendant du Hainaut; Foulon, ancien intendant de Paris; Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse. Ce fut l'intendant de Flandre, M. de Calonne, qui l'emporta; il fut nommé contrôleur général le 3 novembre 1783.
Vingt ans auparavant, un ministre de Louis XV, M. de Boynes, écrivait sur ce personnage les lignes suivantes:
«Quoy que l'on dise sur M. de Calonne, je suspens encore sur luy mon jugement, mais quant à présent, il me paraît avoir plus de brillant que de solidité, plus de facilité que de capacité. Je crains qu'il ne doive sa réputation à l'aisance avec laquelle il s'exprime et à un certain air avantageux qui réussit surtout auprès des femmes [1628].»
M. de Boynes ne s'était pas trompé. Léger, brillant, spirituel, aimable dans toute la force du terme, d'une figure agréable avec un regard fin et perçant, d'une taille bien prise, d'une politesse noble et aisée, sans hauteur et sans importance, sans cette espèce de tenue empesée qui sent l'homme de robe, avec un esprit vif, fécond en expédients plus qu'en ressources, habile aux intrigues plus qu'aux grandes entreprises, plus soucieux de l'élégance que de la gravité, avec une extrême facilité pour le travail, mais une insurmontable horreur des chiffres et une incurable frivolité, M. de Calonne avait toutes les qualités d'un homme du monde, mais bien peu de celles d'un homme d'État, encore moins d'un homme de finances [1629]; génie d'ailleurs éminemment dangereux parce qu'on se laissait volontiers prendre à ses inductions et que, partant de fausses bases et de données hasardeuses, «son imagination enfantait et son éloquence faisait adopter des mesures que le bon sens ni la raison ne pouvaient admettre [1630].» Distingué jadis par Choiseul [1631], successivement intendant de Rennes, de Metz et de Lille, mais perdu de dettes, devant à Dieu, au diable et aux hommes, il «flairait» depuis longtemps le contrôle général [1632]. A la chute de Necker, à laquelle il avait contribué par de petits pamphlets, dont quelques-uns, les Comment, la Lettre du marquis Caraccioli, avaient eu un vrai succès de persiflage, il avait espéré arriver à son but; il jouait le piquet avec Mme de Maurepas, faisait la cour à M. de Maurepas; mais le vieux ministre avait répondu vivement à quelqu'un qui lui parlait de Calonne comme successeur de Necker: «Fi donc! c'est un fou, un panier percé. Mettre les finances dans ses mains! Le trésor royal serait bientôt aussi sec que sa bourse [1633]!» Joly de Fleury puis d'Ormesson avaient été préférés.
Calonne ne se découragea pas. Rebuté par le premier ministre, repoussé par le Roi, mal vu par la Reine [1634], il se retourna du côté des capitalistes, des courtisans et des princes. Il dit ou fit dire que lui seul connaissait les moyens de diriger les finances d'une grande monarchie, qu'il saurait ramener l'abondance au trésor, sans descendre aux projets d'économie mesquine qui avaient sottement attristé la Cour, en un mot qu'on le verrait concilier l'intérêt de la fortune publique avec celui des fortunes particulières [1635]. «On lui crut des talents supérieurs, parce qu'il traitait légèrement les choses les plus sérieuses [1636]». Le comte d'Artois fut séduit; Mme de Polignac et le comte de Vaudreuil, enthousiasmés; le lieutenant de police, Lenoir, s'en mêla [1637]; le banquier de la Cour, M. d'Harvelay, dont la femme était la maîtresse de Calonne, se chargea de gagner Vergennes et lorsque d'Ormesson donna sa démission, toutes les batteries étaient prêtes. Mme de Polignac, secondée par le baron de Breteuil, se rendit chez la Reine, pour lui demander de patronner son protégé. La Reine résista longtemps; mais enfin, tourmentée par sa favorite, pressée par un homme en qui elle avait confiance, Breteuil [1638], elle promit, non pas d'appuyer le choix de M. de Calonne, mais d'en conférer le lendemain avec le Roi, et, ce jour-là, les instances de Mme de Polignac, les obsessions de M. de Vaudreuil, du duc de Coigny [1639], du comte d'Artois, les complaisances, et, dit-on, l'appui secret de M. de Vergennes [1640], arrachèrent aux deux souverains la nomination d'un homme pour lequel ils n'avaient ni goût ni estime [1641], mais qui avait les sympathies des «belles dames [1642]».
La Reine ne tarda pas à s'en repentir; elle sut mauvais gré à Mme de Polignac de son intervention en cette affaire et ne dissimula pas son mécontentement. Un jour même, elle se laissa entraîner à dire, chez la duchesse, que les finances de la France passaient alternativement des mains d'un honnête homme sans talent dans celles d'un habile intrigant [1643]. Calonne le sut: il fit tout pour vaincre les répugnances de la souveraine et regagner ses bonnes grâces, cherchant à deviner ses moindres désirs, allant au-devant de tout ce qu'elle pouvait demander [1644], flattant même ses goûts de bienfaisance et s'efforçant d'exploiter sa charité. Dans l'hiver très rude de 1783 à 1784, le Roi avait donné trois millions pour les pauvres; Calonne vint offrir à la Reine de lui en remettre un, afin qu'elle le fit distribuer sous son nom et selon sa volonté. La Reine refusa et répondit que la somme entière devait être distribuée au nom du Roi; que, quant à elle, elle s'imposerait des privations pour ajouter au soulagement des malheureux ce que son épargne lui permettrait de leur offrir. Lorsque Calonne sortit, elle fit appeler Mme Campan: «Faites-moi votre compliment, dit-elle, je viens d'éviter un piège ou tout au moins une chose qui, par la suite, m'aurait donné de grands chagrins.» Et elle ajouta: «Cet homme achèvera de perdre les finances de l'État. On dit qu'il est placé par moi; on a fait croire au peuple que je suis prodigue; je n'ai pas voulu qu'une somme du trésor royal, même pour l'usage le plus respectable, ait jamais passé entre mes mains [1645].»
Quoi que pût faire le contrôleur général, la Reine fut inflexible; les prévenances même qu'il affectait vis-à-vis d'elle redoublaient son aversion pour lui [1646]; et Calonne à son tour, obstinément repoussé par Marie-Antoinette, devint un de ses ennemis les plus acharnés. Nous en trouverons la preuve plus tard.
En ce moment, l'attention de la jeune souveraine était absorbée par un objet plus important.