L'ambition inquiète et brouillonne de Joseph II cherchait partout des agrandissements ou un accroissement d'influence pour l'Autriche. Déjà, en 1780, un des archiducs, Maximilien, avait été élu coadjuteur de Cologne. Marie-Thérèse, qui vivait encore, avait fait appel, avec cette insistance onctueuse et pressante dont elle avait si bien le secret, à l'affection de sa fille; elle lui avait représenté que, pour son propre bien et celui de la France, il fallait prévenir les méchantes intentions de Frédéric II, ce «mauvais voisin», dangereux pour «notre sainte religion», dangereux pour la France et l'Autriche, dont les intérêts étaient les mêmes [1647]. Marie-Antoinette, qui conservait une grande sensibilité pour tout ce qui touchait personnellement ses frères et sœurs, en particulier Maximilien [1648]; Marie-Antoinette, qui avait le Roi de Prusse «en horreur [1649]», avait pris en main avec chaleur la cause de son frère. Elle avait parlé à Maurepas, et Vergennes n'ayant pas fait d'objection sérieuse [1650], le Roi ayant approuvé [1651], le ministre de France à Cologne, le comte de Châlons, avait agi en faveur de l'Archiduc [1652], qui avait été élu coadjuteur de Cologne et de Munster, avec future succession.

Quatre ans après, l'affaire menaçait de devenir plus grave; au lieu d'une question d'Empire, c'était une question européenne. Marie-Thérèse était morte, et Joseph II n'avait ni la sagesse de sa mère, ni la haute considération dont elle jouissait dans le monde entier. Il avait même froissé le sentiment français pendant la guerre d'Amérique, en ne dissimulant pas assez son goût pour l'Angleterre [1653], et en annonçant un projet de voyage dans ce pays, qui, à pareille date, avait vivement blessé Marie-Antoinette [1654]. Néanmoins, ce fut encore du côté de sa sœur qu'il se tourna, lorsque ses affaires furent embrouillées.

Les traités de 1648 avaient fermé les bouches de l'Escaut et en avaient confié la garde à la Hollande. L'Empereur supportait impatiemment cette disposition si gênante pour le commerce des Pays-Bas, et surtout pour celui d'Anvers. Déjà, lors de la guerre d'Amérique, il avait entamé la question et avait même fait des ouvertures à la France, qui, sans opposer, disait-il, d'objection sérieuse, avait demandé d'attendre jusqu'à la paix [1655]. La paix faite, il reprit l'affaire, réclama la libre navigation du fleuve, et, sur le refus des États généraux, donna l'ordre à un de ses bâtiments de forcer le passage; les Hollandais canonnèrent le bâtiment et le prirent [1656]. Aussitôt une armée autrichienne se réunit sur la frontière et les États généraux, alarmés, sollicitent le secours de la France. A Paris et à Versailles, les esprits, toujours prévenus contre l'ambition séculaire de la maison de Habsbourg, se prononcent avec énergie en faveur des Hollandais. Les ministres s'assemblent et demandent une action prompte contre l'Autriche. Et les plus ardents contre les projets de Joseph II sont ceux-là même que l'opinion publique regarde comme les protégés de Marie-Antoinette: le ministre de la guerre, Ségur, le ministre de la marine, Castries, et l'ancien ambassadeur de France à Vienne, le baron de Breteuil [1657].

Pour conjurer l'explosion, l'Empereur écrivit à sa sœur. Déjà, en 1783, il s'était plaint des mauvaises dispositions de la France, qui, disait-il, oubliant trop facilement les avantages qu'elle avait retirés de l'alliance autrichienne, voulait s'en réserver à elle seule les bénéfices [1658]. En 1784, il renouvela ses plaintes et sa demande. La Reine n'opposa à ces récriminations qu'une sorte de fin de non-recevoir: son crédit, disait-elle, était bien loin d'avoir la consistance et la force qu'on s'imaginait. Serait-il prudent à elle d'avoir avec les ministres des scènes sur des objets pour lesquels il était presque sûr que le Roi ne la soutiendrait pas [1659]? Louis XVI, interpellé à son tour, offrit sa médiation et rien de plus [1660]. L'Empereur fut mécontent de cette réserve et ne cacha pas l'humeur qu'elle lui causait. «Aussi longtemps que la France a été engagée dans la guerre d'Amérique, dit-il à la Marck, je me suis abstenu de faire valoir mes droits sur la Hollande, quoique alors il eût été difficile à la France de s'y opposer. On doit donc, à Versailles, me tenir compte de la confiance et de la modération que j'ai montrées dans ce temps-là [1661]

Toutefois, dans la lettre qu'il adressa à sa sœur, il protesta qu'il ne prétendait aucun agrandissement territorial du côté des Pays-Bas, mais simplement une réparation de l'insulte faite à son pavillon [1662]. Avec le Roi, il était plus explicite: il réclamait la cession de la place forte de Maestricht et de son territoire [1663] et, quelques jours après, il faisait communiquer par Mercy au cabinet de Versailles une note dans laquelle il amalgamait l'accommodement de la Hollande avec un projet d'échange des Pays-Bas contre la Bavière, projet auquel, disait-il, ni l'électeur Palatin, ni le duc des Deux-Ponts ne se montraient hostiles [1664].

C'était revenir sur les stipulations de la paix de Teschen. Le Roi le fit sentir à l'Empereur qui renonça à cette nouvelle prétention [1665].

Mais la question hollandaise n'avançait pas. Les esprits s'aigrissaient de part et d'autre. La Reine avait beau faire tout ce qu'elle pouvait pour les calmer [1666]; elle avait beau parler au Roi, à Vergennes, retarder même [1667] l'envoi d'une note avec l'espérance que dans l'intervalle une réponse plus conciliante arriverait de Vienne [1668]; la situation se tendait. Les États généraux atermoyaient. Joseph II, excité par Léopold, leur adressait un ultimatum [1669], et, en réponse, ordre était donné de réunir deux corps français, l'un sur les bords du Rhin, l'autre sur la frontière de Flandre, sous les ordres du prince de Condé [1670].

La Reine était alarmée au dernier degré; ses affections, ses intérêts étaient en jeu; son cœur et sa raison répugnaient à une guerre, qui eût été, à ses yeux, fratricide; elle ne pouvait envisager sans frémir la rupture d'une alliance dans laquelle une mère adorée, qu'elle pleurait encore, l'avait habituée à voir la sauvegarde de la paix du monde, la plus sûre garantie du bonheur des peuples et l'appui de «notre sainte religion». Sa dissolution lui enlèverait à tout jamais «le bonheur et la tranquillité [1671]». Elle se méfiait de Vergennes, et elle n'avait pas tort. Les sympathies de Vergennes étaient pour la Prusse, au point d'écrire cette phrase, dont la réalisation en ce siècle a produit les tristes résultats que nous savons: «S'il fallait opter entre la conservation des branches de la Maison de Bourbon en Italie et celle de la puissance prussienne en Allemagne, il n'y aurait pas à hésiter entre l'abandon des premiers et le maintien de la seconde [1672].» La Reine remarquait que le langage du Roi, lorsqu'elle le voyait seule et la première, était tout différent de celui qu'il tenait lorsqu'il avait conféré avec son ministre [1673]. Ne devait-elle pas penser qu'au fond les opinions de son mari se rapprochaient des siennes propres et que Vergennes seul l'en détournait? Et si elle se trompait dans ses jugements, cette duplicité apparente était-elle bien de nature à l'éclairer? Aussi ne voulait-elle voir le Roi et le ministre qu'en présence l'un de l'autre [1674] et multipliait-elle les démarches pour arriver à une solution; elle avait hâte d'en finir, afin de prévenir un conflit près d'éclater [1675]; elle pressait le Roi, les ministres, aussi bien que l'Empereur, de ne pas élever des difficultés et des prétentions nouvelles [1676]. Mais quelle que pût être sa confiance,—nous pourrions dire ses illusions,—dans le désintéressement de son frère, elle ne perdait jamais de vue les intérêts supérieurs du pays dont elle était souveraine, et un jour que l'ambassadeur de Suède, dans une audience particulière, avait amené l'entretien sur cette grave question de la Hollande qui préoccupait toutes les Cours, la Reine, après s'être exprimée en toute franchise dans le laisser-aller d'une conversation privée, ajouta vivement: «Au reste, vous pouvez être très persuadé que je ne me mêlerai de rien quand on aura pris un parti, et, dans tous les cas, que je n'oublierai jamais, malgré mon amitié pour l'Empereur, que je suis reine de France et mère du Dauphin [1677].» Et malgré son peu de sympathie pour Vergennes, elle refusait par deux fois de recevoir le duc de Choiseul et sa sœur la duchesse de Gramont, ennemis acharnés du ministre [1678]. D'autre part, elle suppliait Joseph II de mettre le Roi à même d'amener les Hollandais à la réparation qu'ils lui devaient, en les rassurant sur toute vue de conquête ou d'agrandissement, et lors même qu'elle engageait son frère à parler un langage ferme, c'était pour arriver plus vite à une solution, tant elle avait hâte de voir évanouir ce fantôme de guerre qui l'obsédait [1679].

A force de négociations, d'échange de lettres et de dépêches, on parvint enfin à formuler les propositions suivantes: L'Empereur renoncerait à l'ouverture de l'Escaut [1680]; les Hollandais offriraient pour l'insulte faite au pavillon autrichien une réparation verbale et céderaient Maestricht, mais cette place étant considérée par eux comme un boulevard nécessaire du côté de l'Allemagne, l'Empereur la leur rétrocéderait aussitôt, moyennant une indemnité financière [1681]. Les États généraux acceptèrent; ils consentirent aux excuses et les firent faire aussitôt à Vienne par deux députés, le comte de Wassenaer et le baron de Leyden [1682]. Mais, avec leurs instincts de commerçants, ils marchandaient sur le prix à payer [1683]; Joseph II demandait 9.500.000 florins, la République ne voulait donner que cinq millions. L'affaire traînait en longueur; l'arrangement, fixé au 1er [1684], puis au 15 mars, était reporté au 15 septembre; les esprits s'aigrissaient; l'Empereur s'impatientait de ces délais successifs; la Reine s'en impatientait plus encore, moins, disait-elle, par ressentiment que dans le désir d'arriver le plus promptement possible à une bonne solution [1685] et pour éviter la guerre [1686].