Procès du Collier [1706].
Une intrigante, un faussaire et une dupe: tels sont les auteurs principaux, tel est en trois mots le résumé du drame étrange, ou plutôt de l'immense escroquerie, qui porte dans l'histoire le nom de Procès du Collier.
L'intrigante, ce fut la comtesse de la Motte-Valois; le faussaire, Rétaux de Villette; la dupe, le prince Louis de Rohan, archevêque de Strasbourg, grand aumônier de France et cardinal; la victime vraie, la Reine.
Ce n'était cependant pas la première fois que des fripons abusaient du nom de Marie-Antoinette. Dès 1777, la femme d'un trésorier de France, nommé Cahouet de Villiers, jadis mêlée aux intrigues qui avaient porté à la Cour Mme du Barry [1707], avait donné l'exemple et en quelque sorte tracé la voie à Mme de la Motte. Intimement liée avec un intendant des finances de la Reine, M. de Saint-Charles, elle avait réussi, par l'intermédiaire de ce dernier, à se procurer un registre aux armes de Marie-Antoinette et des ordonnances à brevet, signées d'avance; puis, en contrefaisant habilement l'écriture royale, elle avait fabriqué de fausses lettres, où la jeune princesse dans le style le plus familier et le plus tendre, la priait de faire pour elle l'acquisition de divers objets de fantaisie [1708]. Ces billets et ce registre, montrés avec un certain mystère; des confidences, habilement semées sur de prétendues audiences obtenues à Versailles, avaient accrédité l'opinion que Mme de Villiers jouissait en effet d'une auguste confiance. Poussant alors l'audace plus loin, elle inventa de nouvelles lettres, où la Reine la chargeait de lui procurer des sommes relativement considérables, dont elle avait, disait-elle, un pressant besoin, et qu'elle n'osait pas demander au Roi. Dupes de ce crédit supposé, et jaloux de faire ainsi leur cour à leur souveraine, un trésorier du duc d'Orléans, Béranger, et un banquier, nommé de Lafosse, remirent à l'intrigante, le premier cent mille écus, le second cent mille francs.
Mais Béranger eut des doutes; il les communiqua à M. de Sartines; la fraude fut découverte; Mme de Villiers arrêtée. Mercy aurait voulu que la connaissance de cette ténébreuse machination fût renvoyée à la justice ordinaire. «Tout ce qui tient à la gloire de la Reine, disait-il, doit être mis dans le plus grand jour [1709].» Mais le comte de Maurepas s'opposa à un jugement public. Craignit-il l'éclat du scandale? Eut-il peur, comme l'insinuaient quelques-uns, que son neveu d'Aiguillon fût impliqué dans l'affaire [1710]? Toujours est-il qu'une commission spéciale fut saisie du procès. M. de Villiers, mis personnellement hors de cause, mais condamné au remboursement des sommes volées, fut ruiné par cette restitution; sa femme fut enfermée à Sainte-Pélagie, et l'affaire, après avoir fait un peu de bruit, ne tarda pas à être oubliée [1711].
Mais si hardie que fût l'entreprise, qu'était-ce que ce misérable larcin de quatre cent mille francs, à côté du coup de main gigantesque, rêvé et exécuté par Mme de la Motte?
Jeanne de Saint-Rémy-Valois, comtesse de la Motte, descendait d'un baron de Saint-Rémy, fils naturel de Henri II. Dernier représentant de cette branche d'origine royale, jadis propriétaire des importants domaines d'Essoye, de Fontette et de Vazelle, mais depuis longtemps tombé dans la misère, son père, après avoir vécu de chasse et de maraudage [1712], était mort à l'hôpital; sa mère avait suivi un soldat. Restée sans ressources, avec un frère plus jeune qu'elle, Mlle de Saint-Rémy avait d'abord vécu de la charité publique. Le curé de sa paroisse, ému de compassion pour ces tristes débris d'une race déchue, les avait recommandés à l'évêque de Langres, Mgr de la Luzerne, et à la marquise de Boulainvilliers, femme du prévôt de Paris, qui habitait aux environs de Fontette. Le prélat et la grande dame s'intéressèrent aux enfants, mirent le fils dans une maison d'éducation à Bar-sur-Seine [1713] et les filles en pension à Passy [1714], où Mme de Boulainvilliers les prit sous sa protection.
«Ainsi, dit le comte Beugnot, qui les avait beaucoup connus, les derniers descendants de Valois passèrent de l'état presque sauvage à l'état civilisé [1715].» Six ans après, Jeanne de Saint-Rémy sortit de la pension de Passy et fut placée chez une maîtresse, où elle resta trois années pour apprendre l'état de couturière [1716].
D'un autre côté, Mgr de la Luzerne avait fait remettre à Chérin les papiers des orphelins. Chérin vérifia la généalogie, en reconnut l'authenticité, et, sur un certificat délivré par lui, le Roi accorda au fils du baron de Valois une pension de huit cents francs et son admission gratuite dans la marine, où il se conduisit bien et parvint au grade de lieutenant de vaisseau; à chacune des filles, une pension égale à celle de leur frère «à titre de subsistance [1717]», et, au bout de deux années passées chez Mme de Boulainvilliers, une place à l'abbaye d'Yerres, près Montgeron d'abord [1718], puis à l'abbaye de Longchamps, avec l'espérance secrète que le fils prononcerait ses vœux dans l'ordre de Malte, et que les filles, une fois entrées au couvent, n'en sortiraient plus [1719].
Mais ce n'était pas l'affaire de Mlle de Valois, qui ne se sentait aucun goût pour la vie religieuse. Un beau matin, les deux sœurs s'évadèrent de Longchamps et, après un voyage accidenté, vinrent échouer à Bar-sur-Aube, à l'auberge de la Tête-rouge, avec six francs dans leur poche. Une dame du pays, Mme de Surmont, touchée de pitié, les reçut chez elle et les mit momentanément à l'abri du besoin [1720].