Joseph II et Kaunitz avaient leurs motifs de regrets. On fit des démarches à Versailles afin d'obtenir le maintien de l'ambassadeur, ou tout au moins pour lui un témoignage éclatant de faveur. Le Roi fut inflexible: il refusa de recevoir le prince de Rohan; la Reine ne voulut pas lui parler [1749]. Une pension de cinquante mille livres pour payer ses dettes, jusqu'à ce qu'il fût en possession de l'évêché de Strasbourg, fut le seul dédommagement de sa disgrâce [1750]. Mais les Rohan ne se décourageaient pas: leur ambition, toujours en éveil pour celui sur lequel reposaient, pensaient-ils, les meilleures espérances de leur race [1751], ne négligeait aucun moyen d'influence: le prince de Soubise, la princesse de Guéménée, sa fille, alors particulièrement bien vue de la Reine, la comtesse de Marsan surtout, l'âme de toutes ces intrigues et qui, malgré la diminution de sa faveur, conservait toujours, aux yeux de Louis XVI, le bénéfice de son ancien titre de gouvernante des Enfants de France, réunissaient leurs efforts, soit en France, soit à l'étranger, pour accumuler sur la tête du prince Louis dignités et richesses.
Tant de persévérance réussit: le roi de Pologne, «digne protecteur d'un tel protégé [1752],» disait Marie-Thérèse, obtint, à défaut du Roi de France qui se refusait à en faire la demande, le chapeau de cardinal pour le coadjuteur de Strasbourg. La Sorbonne le nomma son proviseur, le 31 janvier 1782, quoique, pour parler le langage du temps, il ne fût pas «de la maison», et qu'on lui reprochât les scandales de sa jeunesse et le peu de sûreté de sa doctrine [1753]; et Louis XVI lui-même, harcelé par son ancienne gouvernante, lié d'ailleurs par un engagement écrit de son aïeul, se laissa aller, dans un moment de faiblesse, à assurer au prince la survivance de la charge de grand aumônier.
La Reine eut beau insister auprès de son mari pour annuler ou détourner l'effet de cette imprudente promesse; elle eut beau lui faire donner sa parole d'honneur que le coadjuteur de Strasbourg n'aurait jamais la grande aumônerie de France. Le lendemain même de la mort du titulaire de la place, cardinal de la Roche-Aymon, la comtesse de Marsan, avertie par Maurepas, était chez le Roi à son réveil, et, malgré ses tergiversations et ses répugnances, lui arrachait la nomination du prince Louis au poste vacant depuis quelques heures, avec cette condition illusoire qu'il donnerait sa démission au bout d'un an. C'était le compromis qu'avait imaginé le faible Louis XVI, pour tenir sa promesse aux Rohan, sans manquer de parole à la Reine.
Les vœux de l'ambitieuse gouvernante étaient comblés: son favori était grand aumônier et cardinal, membre de l'Académie française, proviseur de la Sorbonne, supérieur général de l'Hospice des Quinze-Vingts, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, en attendant qu'il fût évêque de Strasbourg, abbé de Saint-Waast, de la Chaise-Dieu, de Marmoutiers, possesseur de huit cent mille livres de rentes en biens d'église, et, s'il se pouvait,—c'était là le couronnement de ses rêves,—premier ministre [1754]!
«Je regarde comme un très grand mal que le prince de Rohan occupe cette place,—de grand aumônier,—disait Mercy; son audace en intrigue peut devenir dangereuse à la Reine [1755].» Et Marie-Thérèse de son côté écrivait à sa fille:
«La place que Rohan doit occuper m'afflige; c'est un cruel ennemi, tant pour vous que pour ses principes, qui sont des plus pervers. Sous un dehors affable, facile, prévenant, il a fait beaucoup de mal à Vienne, et je dois le voir à côté du Roi et de vous! Il ne fera guère non plus honneur à sa place comme évêque [1756].»
Les pressentiments de Mercy et de Marie-Thérèse ne les trompaient pas; mais ce fut moins peut-être l'audace du prince que sa vanité qui devint dangereuse. Traité par Marie-Antoinette avec une froideur marquée, mal reçu même quand il vint faire les remerciements d'usage [1757], irrité, humilié, froissé dans son amour-propre de grand seigneur, alarmé dans son ambition de courtisan, sentant que le crédit de la Reine grandissait chaque jour et que l'avoir pour ennemie c'était se condamner à l'impuissance, le cardinal, sans que ses amis renonçassent pour lui à leur guerre de menées secrètes, de propos malveillants et d'attaques anonymes [1758], se donnait personnellement et ostensiblement tout le mal possible, écrivait lettres sur lettres pour rentrer en grâce et se procurer un accès favorable près de la jeune souveraine [1759]. Il n'aboutissait qu'à l'importuner, sans réussir à la faire changer d'avis sur son compte [1760].
L'inutilité de ses démarches ne le rebutait pas, et son désir aveugle, irrité par l'insuccès, le rendait capable de toutes les extravagances. S'il faut en croire Mme Campan, il se serait laisser duper une première fois par une femme Goupil, intrigante consommée, échappée de la Salpêtrière, qui lui avait laissé croire qu'elle le raccommoderait avec la Reine [1761]. Plus tard, lorsque Marie-Antoinette donna au comte et à la comtesse du Nord un souper et une fête à Trianon, le cardinal avait eu la présomptueuse fantaisie de s'introduire dans le jardin; n'osant en demander la permission à la Reine, qui l'aurait refusée, il avait gagné le concierge en lui promettant de rester dans sa loge; mais il n'avait pas su tenir son engagement, s'était placé par deux fois sur le passage de la famille royale, et, malgré la redingote dont il avait affublé son incognito, ses bas rouges l'avaient trahi. La Reine, courroucée de l'audace du prélat et de la complaisance du concierge, avait, le lendemain même, renvoyé ce dernier, et il avait fallu les sollicitations pressantes de Mme Campan, touchée de la misère d'un père de famille, pour que l'infidèle employé fût réintégré dans ses fonctions [1762]. Mais si la souveraine consentait à pardonner au suborné, elle ne négligeait aucune occasion de manifester son indignation et son mépris au suborneur. Elle n'était pas seulement inflexible, elle était inaccessible [1763]. Malgré les démarches de sa famille, malgré ses propres efforts, l'infortuné cardinal ne pouvait obtenir d'elle ni une parole, ni même un regard. Tous les mémoires du temps, comme les pièces du procès l'attestent [1764]: jamais, croyons-nous, fait historique n'a été mieux établi que cette antipathie profonde, réfléchie, persévérante de Marie-Antoinette contre le prince de Rohan, et, se développant parallèlement, le désir immodéré de ce dernier de fléchir une rigueur, si préjudiciable à son ambition, si mortifiante pour sa vanité.
Les choses en étaient là, et le cardinal était tout meurtri encore de sa récente escapade de Trianon [1765], lorsque, le 24 juin 1782, il entra en relations avec Mme de la Motte. Quelle fut l'importance des secours accordés par le grand aumônier à la descendante des Valois? Se bornèrent-ils à quelques louis octroyés de distance en distance, comme le prétendit le cardinal [1766]? S'élevèrent-ils à la somme considérable de quatre-vingt mille livres, comme l'affirma Mme de la Motte [1767]?