Malgré le mystère qui règne sur ce point, la situation, longtemps précaire, des époux la Motte, leurs expédients, tels que: engagements d'effets, vente de brevet de pension, emprunts, etc., ce mélange même de faste apparent et de gêne réelle, qui est le luxe et le signe des besogneux, semblent donner raison au cardinal. Mais en même temps il ne paraît pas moins certain que, pendant deux ans, les rapports de Mme de la Motte avec l'évêque de Strasbourg furent assez fréquents, plus fréquents que le prince ne consentit à l'avouer plus tard [1768]. Touché par la situation malheureuse de cette femme, séduit par son esprit, captivé par sa grâce, enlacé par son habileté, il ne tarda pas à subir son charme et à le montrer. Dès 1783, il la cautionnait d'une somme de cinq mille cinq cents livres, empruntée à un Juif de Nancy [1769], l'appuyait près du contrôleur général [1770], lui donnait des conseils pour la rédaction des mémoires qu'elle présentait au Roi et aux ministres [1771], la recevait à Strasbourg, écoutait ses confidences, et vraisemblablement lui faisait les siennes.

Au bout de deux ans, l'intérêt que le grand aumônier portait à Mme de la Motte et sa confiance en elle étaient assez établis pour qu'un beau jour, au mois de mars 1784, elle ait osé lui faire le récit suivant:

«Elle était enfin arrivée, ou du moins près de toucher à son but. Grâce à une haute faveur, les terres, la fortune, le rang de sa famille allaient lui être rendus. Et la protectrice qui la patronnait n'était autre que.... la Reine. Cette princesse, émue de l'infortune imméritée de la petite-fille de Henri II, ne pouvait souffrir que le sang des Valois fût réduit à une position aussi précaire. Elle en soutenait les restes de son appui; elle faisait plus: elle les honorait de son amitié et leur accordait sa confiance [1772], et ne dédaignait pas, dans les entrevues secrètes qu'elle avait avec Mme de la Motte, de la charger des plus délicates missions.»

Rien n'était vrai dans ce récit, et, dix-huit mois plus tard, Marie-Antoinette pouvait affirmer hautement que «cette intrigante du plus bas étage n'avait nulle place à Versailles et n'avait jamais eu d'accès près d'elle [1773]». Mme de la Motte elle-même, dans son interrogatoire du 20 janvier 1786, fut contrainte d'avouer «qu'elle n'avait jamais eu occasion ni prétexte de parler à la Reine [1774]». Une seule fois, le 2 février 1783, elle lui avait présenté un placet; Marie-Antoinette avait passé outre, sans faire attention à la solliciteuse et sans garder de sa personne aucun souvenir [1775]. Seule de la famille royale, Madame s'était un instant intéressée à la petite fille des Valois et avait fait porter sa pension de huit cents livres à quinze cents [1776]. Mais à cela s'étaient bornées les hautes relations de Mme de la Motte à Versailles. Le cardinal n'eût pas dû l'ignorer, et quoiqu'il ait prétendu que sa disgrâce ne le mettait pas «à portée de connaître ces détails [1777]», le crédit des Rohan était assez puissant et ses rapports avec la Cour assez fréquents pour qu'il eût pu vérifier les faits, s'il l'avait voulu. Mais il ne semble pas y avoir songé sérieusement. Fasciné par Mme de la Motte, il la crut sur parole. Pour achever de le captiver, elle lui montra, avec des apparences de mystère qui doublaient l'importance de la communication, des lettres qu'elle prétendait lui avoir été écrites par la Reine; «elle commettait des faux pour accréditer des mensonges [1778].» Ces lettres contenaient des mots de bonté à son adresse, des expressions familières et affectueuses: «ma chère comtesse», «mon cher cœur.» Le cardinal eût pu contrôler l'écriture; il ne s'en inquiéta même pas.

De solliciteuse, l'habile intrigante se posa en protectrice: pleine de gratitude pour les bontés de M. de Rohan, elle était prête à employer en sa faveur le crédit que lui assurait la bonté de Marie-Antoinette. Mieux encore, elle avait commencé déjà, et les premiers indices qu'il lui avait été donné de recueillir étaient de nature à lui inspirer les plus sérieuses espérances [1779]. Il n'y avait plus qu'à achever une œuvre en si bonne voie, et c'est à quoi elle ne manquerait pas.

On croit aisément ce qu'on désire: le cardinal fut séduit. Rentrer dans les bonnes grâces de la Reine, c'était le plus cher de ses rêves. Comment douter de la parole d'une femme qui s'apprêtait à lui rendre un tel service, d'une femme, d'ailleurs, il faut le dire, à laquelle lui-même n'avait jamais fait que du bien [1780]? En rouée consommée, Mme de la Motte avait soin de tenir le crédule prélat sans cesse en haleine: «les préventions de la Reine se dissipaient peu à peu; sa sévérité fléchissait; elle consentait même à ce que M. de Rohan lui exposât par écrit sa justification.» Aussitôt le cardinal s'empresse de rédiger un mémoire où il accumule tout ce qui lui paraît propre à dissiper le mécontentement de la souveraine. Le mémoire est confié à Mme de la Motte, et, quelques jours après, l'aventurière rapporte une prétendue réponse de la Reine, ainsi conçue:

«J'ai lu votre lettre; je suis charmée de ne plus vous trouver coupable. Je ne puis encore vous accorder l'audience que vous désirez. Quand les circonstances le permettront, je vous ferai prévenir. Soyez discret [1781]

Le cardinal est transporté; il répond à ce billet quelques lignes, où il se confond en remercîments. Et dès lors s'établit, entre lui et Marie-Antoinette, par l'intermédiaire de la comtesse, une correspondance supposée, qui achève l'aveuglement du malheureux prélat: correspondance remplie, de la part du cardinal, d'une exagération de reconnaissance dont rien ne saurait donner l'idée, et en même temps des plus incroyables rêves d'ambition; pleine, dans les lettres de la Reine, de sentiments d'intérêt et de confiance. Ces prétendues lettres, écrites sur du petit papier bleu à vignettes et à tranches dorées [1782], étaient tout simplement fabriquées, sous la direction de Mme de la Motte, par un ami de son mari, qui n'avait pas tardé à devenir le sien, et même un peu plus, sous le nom de secrétaire, Rétaux de Villette: ancien gendarme, criblé de dettes, habitué à vivre d'expédients, comme les la Motte, et, comme eux, fort peu délicat sur le choix des expédients; esprit souple et insinuant; bon enfant, d'ailleurs, qui avait une certaine teinte d'arts et de littérature [1783], et qui se jetait assez étourdiment dans cette affaire; car il ne prenait pas même soin de déguiser son écriture et d'imiter celle de la Reine [1784]. Mais le cardinal n'y regardait pas de si près. Tout entier à ses espérances, il ne voyait rien.

Une seule chose lui manquait. Cette assurance de pardon, qu'on lui donnait par lettres, il eût voulu l'avoir de vive voix; il lui tardait de l'entendre de la bouche même de la souveraine. Cette audience, qu'on lui promettait, mais qu'on reculait toujours, n'aurait-elle donc pas lieu? Mme de la Motte, embarrassée, hésitait, ajournait, éludait. Mais le prélat devenait pressant, et la comtesse, poussée à bout, finit par annoncer que la Reine consentait à voir le grand aumônier. Toutefois, comme il ne lui convenait pas encore de donner un éclat prématuré à un changement de conduite, qui ne manquerait pas d'avoir à la Cour un vif retentissement, ce n'était pas en public, mais le soir, dans les jardins de Versailles, qu'elle lui parlerait. L'aveugle prélat crut tout: un charlatan célèbre, qui vivait dans son intimité, et dans lequel il avait une absolue confiance, Cagliostro, ne venait-il pas de lui prédire que son heureuse correspondance pondance le placerait au plus haut point de sa fortune, et que son influence dans le gouvernement allait devenir prépondérante [1785]? A partir de ce jour, haletant, anxieux, si heureux qu'il se demandait parfois s'il n'était pas le jouet d'un rêve, l'oreille tendue, l'œil aux aguets, le cardinal, vêtu d'une longue lévite bleue, le chapeau en clabaud, se promenait dans le parc du Château, accompagné d'un des gentilshommes de sa maison, le baron de Planta, attendant l'instant béni qui devait décider de sa fortune et couronner ses espérances [1786].