Un soir, le 24 juillet, à onze heures, Mme de la Motte vient à lui: «Vite! dit-elle, la Reine permet que vous approchiez d'elle.» Il court, il vole, il précipite sa marche, quoique avec un certain mystère; il arrive dans une allée, près d'une charmille [1787]; il aperçoit une femme vêtue de blanc, qui lui tend une rose et murmure ces mots: «Vous savez ce que cela veut dire.» Puis, tout à coup, un homme paraît: «Voici, dit-il à mi-voix, Madame et Mme la comtesse d'Artois qui s'avancent.»—«Vite, vite!» s'écrie Mme de la Motte. La femme rentre brusquement dans la charmille, et le cardinal se retire, convaincu qu'il a vu la Reine et rêvant les plus brillantes destinées. L'entrevue n'a duré qu'une minute [1788]; mais cette minute l'a payé de bien des peines.

Que s'était-il donc passé? Que signifiait cette scène? Et quelle était cette femme?

Dans les premiers jours de juillet, M. de la Motte avait rencontré au Palais-Royal une jeune femme, dont la ressemblance avec la Reine l'avait frappé. C'était une demoiselle Le Guay, «fille du monde,» comme on disait alors, «barboteuse des rues,» écrivait plus tard Marie-Antoinette; connue, dans la société équivoque où elle vivait, sous le nom de Mlle d'Oliva. Il l'avait suivie à son domicile et avait lié connaissance avec elle. Sept ou huit jours après [1789], il lui annonçait qu'une personne de très grande distinction désirait la voir et qu'il la lui amènerait le soir même. Le soir en effet, la dame en question, qui n'était autre que Mme de la Motte, venait à son tour. «Mon cher cœur, dit-elle, vous ne me connaissez pas; mais ayez confiance dans ce que je vais vous dire. Je suis femme attachée à la Cour.» Et elle ajouta: «Je suis les deux doigts de la main avec la Reine; elle m'a mise dans toute sa confiance et elle m'a chargée de trouver une personne qui soit disposée à faire quelque chose pour elle, quand il sera temps. J'ai jeté les yeux sur vous. Si vous y consentez, je vous ferai présent d'une somme de quinze mille francs, et le cadeau de la Reine vaudra bien davantage [1790].» Comme preuve à l'appui de son dire, elle exhibait la fameuse lettre fausse qui avait déjà séduit et convaincu le cardinal de Rohan. Surprise d'une proposition de cette nature, mais éblouie par le nom de la Reine et par la perspective d'une protection qu'elle n'avait jamais rêvée, Mlle d'Oliva accepta. Il fut convenu que le lendemain M. de la Motte la prendrait en voiture pour la conduire à Versailles. Ce qui fut dit fut fait: à l'heure fixée, M. de la Motte vint chercher sa nouvelle amie avec son compère Rétaux de Villette, et tous trois prirent la route de Versailles; Mme de la Motte les y avait devancés, avec sa femme de chambre, Rosalie Briffaut. On descendit place Dauphine, à l'Hôtel de la Belle-Image, résidence habituelle de la comtesse.

Les deux intrigants feignirent de sortir un moment; puis ils rentrèrent et annoncèrent à Mlle d'Oliva que la Reine était entièrement satisfaite et attendait avec impatience la journée du lendemain.

«Qu'aurai-je donc à faire?» demanda Mlle d'Oliva.—«Vous le saurez demain,» répondit mystérieusement Mme de la Motte.

Le lendemain, en effet, était le jour fixé pour la scène de haute comédie qui devait se jouer. Quand vint le soir, on procéda à la toilette de l'acteur principal. Mme de la Motte ne dédaigna pas d'y présider en personne: aidée de sa femme de chambre, elle fit revêtir à Mlle d'Oliva, devenue pour la circonstance baronne d'Oliva, une chemise blanche, garnie d'un dessous rose [1791], lui jeta sur les épaules un mantelet blanc [1792], la coiffa d'une thérèse blanche [1793], puis lui remit une lettre et ajouta: «Je vous conduirai, ce soir, dans le parc; un très grand seigneur s'approchera de vous; vous lui donnerez cette lettre et cette rose en lui disant: «Vous savez ce que cela veut dire.» C'est tout ce que vous aurez à faire.»

Les choses se passèrent comme il avait été convenu et comme nous l'avons raconté. Le très grand seigneur, il est inutile de le dire, n'était autre que le cardinal de Rohan. Troublée par le rôle inattendu qu'elle avait à jouer, Mlle d'Oliva oublia bien de remettre la lettre; mais le cardinal n'en avait pas besoin. Il avait reçu la rose; il avait entendu de la bouche de celle qu'il prenait pour la Reine, des mots qui lui semblaient la garantie de son pardon; il n'était plus seulement confiant et crédule: il était aveugle. Sa reconnaissance pour Mme de la Motte était désormais sans bornes; sa foi en elle, inébranlable.

«Une ardente ambition, dit le comte Beugnot, se confondait chez lui avec une affection très tendre. Chacun de ces deux sentiments s'exaltait l'un par l'autre, et ce malheureux homme était livré à une sorte de délire...»

«J'ai pu lire en courant quelques-unes des lettres qu'il écrivait alors à Mme de la Motte: elles étaient toutes de feu; le choc, ou plutôt le mouvement des deux passions était effrayant [1794]