Le 1er février, de bon matin, ils se rendaient à l'hôtel de Strasbourg, rue Vieille-du-Temple. Le cardinal leur avoua alors que l'acquéreur du précieux bijou n'était autre que la Reine, et leur montra l'acte d'acquisition, revêtu de l'approbation de cette princesse. Chaque article portait le mot: Approuvé, et, au bas de la dernière ligne, était tracée la signature suivante: Marie-Antoinette de France [1812]. En même temps, le cardinal exhibait aux heureux vendeurs une prétendue lettre de la Reine, qu'il pliait en deux pour ne laisser voir que ces mots: «Je n'ai pas coutume de traiter de cette manière avec mes joailliers; vous garderez ce papier chez vous et arrangerez le reste, comme vous le jugerez convenable [1813].»
Lettre, approbation, signature étaient fabriquées par Rétaux [1814]. Mais les joailliers ne connaissaient pas l'écriture de la Reine, qui ne leur avait jamais donné d'ordres que de vive voix ou par l'intermédiaire d'une de ses femmes. Plus au courant de la raison commerciale que de la signature royale, ils ne réfléchirent pas à ce qu'avaient d'insolite ces mots: Marie-Antoinette de France; ils se retirèrent, convaincus,—et qui ne l'eût été à leur place?—que l'acquéreur du collier était bien la brillante souveraine dont ils savaient le goût pour les parures.
Le soir même, le cardinal partit pour Versailles. Suivi d'un valet de chambre, Schreiber, qui portait le précieux écrin, il alla directement chez Mme de la Motte, à l'Hôtel de la Belle-Image. A peine y était-il arrivé qu'un homme se présenta, porteur d'une lettre. Mme de la Motte la prit, la décacheta, la lut et dit à haute voix que c'était un billet de la Reine et que le porteur était un garçon de la Chambre, nommé Desclaux. Peu d'instants après, cet homme rentra; M. de Rohan n'eut que le temps de se cacher derrière une alcôve de papier, dont la porte était entr'ouverte, et, de là, il vit Mme de la Motte remettre le collier au prétendu garçon qui n'était autre que Rétaux. Le cardinal le reconnut positivement pour l'homme qui avait assisté l'année précédente à la scène du bosquet [1815].
Dès le lendemain, 2 février, jour de fête, Bassange est dans la galerie de Versailles, et se place sur le passage de la famille royale pour jouir le premier du spectacle de ses fameux diamants, dont les mille feux vont sans doute étinceler sur le cou de la Reine, quand elle se rendra à la chapelle. Le prince de Rohan est en observation de son côté. Déception complète: la Reine passe; elle n'a que ses bijoux ordinaires. Bassange s'en étonne; mais le cardinal, quoique surpris lui-même, le tranquillise en lui disant que la Reine ne veut pas sans doute se parer du collier avant d'avoir averti le Roi de son acquisition et que le temps lui a manqué pour le prévenir. Les jours se succèdent, les mois s'écoulent, ramenant les occasions de grande toilette, et la Reine persiste à ne pas porter son nouveau joyau. Elle vient à Paris, après la naissance du duc de Normandie; dans cette circonstance solennelle, pas de collier. La Pentecôte arrive; rien encore. Elle voit le cardinal et lui témoigne toujours le même dédain. Étrange mystère! Que signifie un pareil caprice?
Une si extraordinaire obstination ne va-t-elle pas ouvrir les yeux de l'aveugle prélat? Pas encore. Mme de la Motte est là, qui pare au danger. Afin d'effacer les traces d'une froideur qui pourrait alarmer et éclairer sa dupe, elle a soin de lui remettre, plus fréquemment que jamais, les fameux billets sur papier bleu à vignettes, qui, par des protestations de secrète sympathie, endorment sa méfiance. Pour mieux achever de l'abuser encore, elle affecte de lui emprunter quelques louis [1816]; quand il vient la voir rue Neuve-Saint-Gilles, elle le reçoit dans une petite chambre haute, mal meublée [1817]. Comment le cardinal, rassuré sur le compte de la Reine par les fausses lettres, et sur celui de Mme de la Motte par sa gêne apparente, concevrait-il des soupçons? Pendant ce temps-là, le collier avait été dépecé: Rétaux, à Paris, M. de la Motte, à Londres, en vendaient les débris, et le comte à son retour d'Angleterre, le 3 juin, présentait au banquier Perregaux des lettres de crédit pour cent vingt mille livres [1818], qui servaient à alimenter le luxe des maisons de Paris et de Bar-sur-Aube.
Cependant, l'époque du premier paiement approchait; la fraude allait être découverte. Il s'agissait pour Mme de la Motte de gagner du temps. Rétaux fabrique une nouvelle lettre: la Reine écrit au cardinal que décidément elle trouve le collier trop cher, qu'elle demande une réduction de deux cent mille francs sur le prix et qu'au lieu de payer, au 1er août, quatre cent mille francs, elle en paiera sept cent mille. Le prélat va trouver les joailliers pour leur communiquer les désirs nouveaux de leur auguste cliente. Les deux associés font quelques difficultés d'abord, puis ils cèdent et, sur le conseil de M. de Rohan, écrivent à Marie-Antoinette la lettre suivante:
«Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposes, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe servira à la plus grande et à la meilleure des Reines.»
Le 12 juillet, Boehmer partit pour Versailles; il devait y porter le nœud, la boucle et l'épée destinés au jeune duc d'Angoulême, à l'occasion de son baptême. En remettant ces objets à la Reine, à l'heure où elle revenait de la messe, il lui donna en même temps la lettre que nous venons de citer. Marie-Antoinette lut la lettre, n'y comprit rien, et la brûla. Il lui était d'autant plus impossible de deviner le sens de ce langage énigmatique que, peu de temps auparavant, le joaillier, interrogé par Mme Campan sur le sort du fameux collier, avait affirmé qu'il l'avait vendu à Constantinople pour la sultane favorite [1819]. Quelques jours après, cependant, le baron de Breteuil, ministre de la Maison du Roi, manda chez lui Boehmer et lui demanda ce que signifiait l'incompréhensible billet du 12 juillet. Fidèle à son système de mystère, et se conformant aux instructions du cardinal, Boehmer se contenta de répondre qu'il s'agissait de quelques bijoux qu'il désirait vendre à la Reine [1820]. En face de ces tergiversations étranges, de ces réticences calculées, Marie-Antoinette pouvait-elle supposer qu'il y avait là quelque chose de sérieux? Elle crut que la raison de son joaillier, ébranlée par les angoisses que lui avait causées le souci de se défaire de son collier, n'avait pas résisté à ces secousses; elle le regarda comme un monomane dont la folie n'était pas dangereuse et méritait plus de pitié que de courroux.
Le moment arrivait cependant où tout allait se découvrir. A la fin de juillet, Mme de la Motte produit un billet où la Reine avoue qu'elle ne pourra payer avant le 1er octobre. Le cardinal est consterné; il commence à concevoir des soupçons sur l'authenticité des lettres [1821]; mais soit orgueil, soit compassion pour Mme de la Motte, qu'il ne veut pas perdre, soit reste d'aveuglement, il refuse d'éclaircir la chose [1822]. L'aventurière, pour rétablir un crédit qu'elle sent chanceler, s'empresse de lui remettre une somme de trente mille francs, sous prétexte de dédommager le joaillier du retard apporté au paiement. La méfiance du cardinal ne résiste pas à ce versement de trente mille francs; il donne la somme à Boehmer le 30 juillet, et ne doute plus [1823]. Mais ce sont les vendeurs qui s'alarment à leur tour de tous ces délais et de tous ces mystères, du silence de la Reine et des poursuites de leurs créanciers. Et cette inquiétude se change en désespoir, lorsque, le 2 ou le 3 août, Mme de la Motte leur déclare effrontément que le marché qu'ils ont conclu n'est pas valable et que la signature Marie-Antoinette est fausse: «Au surplus, ajoute-t-elle, le cardinal est riche; vous pouvez vous en tenir à lui [1824].»
Bassange court à l'hôtel de Strasbourg. M. de Rohan, qui commence à voir clair, mais ne veut pas l'avouer, et désire avant tout étouffer une affaire humiliante pour son amour-propre, affirme avec serment l'authenticité du marché [1825]. Le lendemain, Mme de la Motte, qui veut le compromettre davantage encore, arrive chez lui, tout effarée, se donne comme une victime des intrigues de la Cour, en butte aux persécutions de la police, et le cardinal, qui ne peut se soustraire à l'étrange prestige de l'aventurière, consent à lui donner asile chez lui, avec son mari et sa femme de chambre [1826].