Pendant ce temps-là, l'associé de Bassange, Boehmer, qui n'est qu'à moitié rassuré, va à Crespy trouver la première femme de chambre, Mme Campan, qu'il connaît, et lui demande si la Reine ne l'a pas chargée de quelque commission pour lui. Sur sa réponse négative: «Mais, dit-il, la réponse à la lettre que je lui ai remise, à qui dois-je m'adresser pour l'obtenir?»—«A personne. Sa Majesté a brûlé votre lettre, sans même avoir compris ce que vous vouliez dire.»—«Mais, Madame, cela n'est pas possible; la Reine sait bien qu'elle a de l'argent à me donner.»—«De l'argent! Monsieur Boehmer, il y a longtemps que nous avons soldé vos derniers comptes avec la Reine.»—«Ah! Madame, vous êtes bien dans l'erreur; on me doit une bien grosse somme.»—«Que voulez-vous dire?»—«Il faut bien tout vous avouer; la Reine vous fait un mystère; elle a acheté mon grand collier.»—«La Reine! elle vous l'a refusé; elle l'a refusé au Roi, qui voulait le lui donner!»—«Elle a changé d'idée...»—«Dans quel temps la Reine vous a-t-elle annoncé qu'elle s'était décidée à l'acquisition de votre collier?»—«Elle ne m'a jamais parlé elle-même à ce sujet.»—«Qui donc a été son intermédiaire»?—«Le cardinal de Rohan [1827].»—«Le cardinal de Rohan!» s'écrie Mme Campan stupéfaite; «mais la Reine ne lui a pas adressé la parole depuis son retour de Vienne; il n'y a pas d'homme plus en défaveur à la Cour. Vous êtes volé, mon pauvre Boehmer [1828]!»—«La Reine fait semblant d'être mal avec Son Éminence; mais il est très bien avec elle.»—«... Mais, enfin, comment les ordres de Sa Majesté vous ont-ils été transmis?»—«Par des écrits signés de sa main, et depuis quelque temps je suis forcé de les faire voir aux gens qui m'ont prêté de l'argent, sans parvenir à les calmer.»—«Ah! quelle odieuse intrigue!» s'écrie Mme Campan, et de plus en plus stupéfaite, ne sachant si elle a affaire à un insensé ou à un escroc, mais sentant qu'il y a là quelque infernale machination à éclaircir, elle presse Boehmer d'aller au plus tôt à Versailles s'expliquer avec le baron de Breteuil. Mais Boehmer, ne se souciant vraisemblablement pas d'avouer au ministre qu'il a menti, au lieu de s'adresser à lui, s'en va à Trianon solliciter une audience de la Reine. Celle-ci, impatientée de ces obsessions, refuse de le recevoir: «Il est fou, répond-elle; je ne veux pas le voir.»

Quelques jours après, Mme Campan revient de Crespy: la Reine l'avait mandée pour répéter avec elle le rôle de Rosine, qu'elle allait jouer dans le Barbier de Séville [1829]. «Savez-vous, lui dit-elle, que cet imbécile de Boehmer est venu demander à me parler? J'ai refusé de le recevoir. Que me veut-il? Le savez-vous [1830]?» Mise ainsi en demeure de s'expliquer, Mme Campan raconte tout au long sa conversation avec Boehmer et les étranges révélations de cet homme. Émue de surprise et d'indignation, Marie-Antoinette fait appeler le joaillier; il vient le 9 août [1831], insiste pour être payé, et, pressé de questions, finit par avouer ce qui s'est passé ou du moins ce qu'il suppose. La Reine écoute avec un étonnement croissant et une colère concentrée: elle ne sait que penser de tant de sottise ou de tant d'infamie.

Mais avant de prendre une résolution, elle veut éclaircir l'affaire, et, ne sachant comment démêler la vérité dans les déclarations incohérentes du joaillier, elle réclame un mémoire explicatif, qui lui est remis le 12 août.

«A la sortie de Boehmer, dit Mme Campan, je la trouvai dans un état alarmant: l'idée que l'on avait pu croire qu'un homme tel que le cardinal avait sa confiance intime; qu'elle s'était servie de lui vis à-vis d'un marchand, pour se procurer, à l'insu du Roi, une chose qu'elle avait refusée du Roi lui-même, la mettait au désespoir [1832].» Mais elle ne songea pas un instant à étouffer l'affaire. Forte du témoignage de sa conscience et cédant aux exigences de sa juste indignation, elle voulut que cette odieuse intrigue fût éclaircie au grand jour [1833]. «Il faut, dit-elle, que les vices hideux soient démasqués; quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu'un besogneux et un escroc qui ose compromettre l'épouse de son souverain, il faut que la France entière et l'Europe le sachent [1834].» Cette résolution fut-elle spontanée chez elle? Fut-elle due, comme l'insinue Mme Campan [1835], à l'influence de l'abbé de Vermond et du baron de Breteuil, ennemis acharnés de l'évêque de Strasbourg et qui voulaient un éclat pour le perdre? Ici, la première femme de chambré se trompe. La Reine ne consulta personne que son mari. Le Roi vint passer la journée du dimanche 14 à Trianon, et c'est avec lui seul que la Reine, éclairée tant par les révélations de Boehmer que par le mémoire remis par les joailliers, le 12 août, combina la conduite à tenir et les mesures à prendre. Elle en a revendiqué l'initiative dans une lettre du 22 août à Joseph II:

«Tout avait été concerté entre le Roi et moi, dit-elle; les ministres n'en ont rien su qu'au moment où le Roi a fait venir le cardinal et l'a interrogé en présence du garde des sceaux et du baron de Breteuil [1836]

Quoi qu'il en soit, il est certain qu'à ce moment, après l'étude attentive des faits connus et des pièces qu'ils avaient entre les mains, le Roi et la Reine devaient croire à la culpabilité du cardinal. Ses folles prodigalités, ses dettes immenses, malgré ses immenses revenus, sa triste réputation, le mécontentement qu'il avait soulevé dans son diocèse même, où on lui reprochait de dépenser en fêtes, en galanteries, en embellissements inutiles et fastueux à son château de Saverne ses huit cent mille livres de rente [1837], tout semblait l'inculper. Soit dans leur récit verbal, soit dans leur mémoire, les joailliers ne nommaient, n'incriminaient que lui; à trois reprises différentes, et tout récemment encore, au mois de mars, le Parlement l'avait accusé de dilapidation dans l'administration de l'hôpital des Quinze-Vingts, dont il était supérieur général [1838]. Quelque monstrueux que cela pût paraître, en présence de ces inductions et de ces témoignages réunis, on était conduit, comme le disait le Roi et comme l'écrivait la Reine, à penser que, «pressé par le besoin d'argent,» il avait cherché à s'en procurer en s'appropriant le collier, croyant d'ailleurs «pouvoir payer les bijoutiers, à l'époque qu'il avait marquée, sans que rien fût découvert [1839]». On devait le regarder comme escroc; car rien n'autorisait encore à le supposer dupe.

Le lundi 15 août, à midi, le grand aumônier, revêtu de ses habits pontificaux, allait se rendre à la chapelle, lorsque Chanlau, premier valet de chambre de service, vint l'avertir que le Roi le mandait dans son cabinet [1840]. La Reine était là, avec le garde des sceaux et le baron de Breteuil:

«Vous avez acheté des diamants à Boehmer,» dit le Roi au cardinal.

—«Oui, Sire.»