«Expliquez-moi toute cette énigme. Je ne veux pas vous trouver coupable. Je désire votre justification.»
De plus en plus troublé, le cardinal pâlissait à vue d'œil et s'appuyait contre la table:
«Remettez-vous, Monsieur le cardinal, et passez dans mon cabinet; vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre; écrivez ce que vous avez à me dire.»
Le cardinal passa dans le cabinet et revint au bout d'un quart d'heure avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été ses réponses verbales. Le Roi, convaincu de sa culpabilité par cet embarras même, lui dit vivement: «Retirez-vous, Monsieur,» et ordre fut donné de l'arrêter. Ni les représentations de certains ministres [1842], ni les supplications du prélat, qui demandait grâce, ne purent fléchir la volonté de Louis XVI et le déterminer à laisser l'accusé en liberté. «Je ne puis, dit-il, y consentir, ni comme roi, ni comme mari [1843]».—«Il faut en finir,» écrivait-il à Vergennes, qui l'engageait à étouffer l'affaire [1844], «il faut en finir avec l'intrigue d'un besogneux qui a compromis si scandaleusement la Reine et qui, pour se laver, n'a rien de mieux à faire que d'alléguer sa liaison avec une aventurière de la dernière espèce. Il déshonore son caractère ecclésiastique. Pour être devenu cardinal, il n'en est pas moins sujet de ma couronne [1845].»
Quant à la Reine, elle voulait une réparation publique. «Je désire, écrivait-elle à Joseph II, que cette horreur et tous ses détails soient bien éclaircis aux yeux de tout le monde [1846].»
Le cardinal sortit de la chambre royale avec le baron de Breteuil. Un jeune sous-lieutenant des gardes du corps, M. de Jouffroy, était là: «Monsieur», lui dit le baron, «le Roi vous ordonne de ne pas quitter M. le Cardinal, et de le conduire chez lui. Vous répondez de sa personne, Monsieur [1847].»
Troublé par un événement si inattendu, effrayé de sa responsabilité, craignant peut-être pour lui-même,—car il était criblé de dettes,—le jeune homme perdit la tête et négligea les plus vulgaires précautions: il permit à son prisonnier d'écrire un mot au crayon. Le mot, remis à l'heiduque du cardinal, fut immédiatement porté à Paris, et, tandis que le major des gardes du corps, M. d'Agoult, conduisait M. de Rohan à l'hôtel de Strasbourg d'abord, puis à la Bastille, où d'ailleurs il jouit, au début, de la plus grande liberté, tenant sa cour comme à son hôtel, et continuant sinon à exercer les fonctions, du moins à user des pouvoirs de grand aumônier, l'abbé Georgel, prévenu par le billet, se hâtait de détruire les lettres de Mme de la Motte et tout ce qui pouvait compromettre son maître. Quand le baron de Breteuil arriva pour mettre les scellés sur les papiers du cardinal, il était trop tard [1848], et lorsque, le 17, les scellés furent levés en présence de tous les ministres, sauf le maréchal de Ségur [1849], on ne trouva plus rien.
Trois jours après cet éclat, le 18 août, à quatre heures du matin [1850], Mme de la Motte était arrêtée à Bar-sur-Aube, comme elle revenait d'une fête chez le duc de Penthièvre, à Château-Villain, où elle avait déployé toutes les splendeurs de sa nouvelle fortune. Deux mois plus tard, Mlle d'Oliva était prise à Bruxelles [1851], et au printemps suivant, l'agent de police Quidor découvrait Rétaux de Villette à Genève, où il se cachait sous un nom supposé [1852]. Quant à M. de la Motte il réussit à passer en Angleterre.
Louis XVI avait laissé le choix au cardinal, ou de reconnaître sa faute et de s'en remettre à la clémence du souverain, ou d'être jugé par le Parlement [1853]. Le cardinal s'arrêta à ce dernier parti, et, le 5 septembre, le Roi, pénétré d'indignation, disait-il, «de voir qu'on ait osé emprunter un nom auguste et qui nous est cher à tant de titres, et violer avec une témérité aussi inouïe le respect dû à la majesté royale [1854]», attribuait par lettres patentes au Parlement la connaissance de l'affaire.
On devine facilement quel fut l'éclat d'un procès entamé dans de pareilles conditions. Un Rohan, grand aumônier de France, arrêté en plein palais, comme un vulgaire malfaiteur! Un cardinal traduit devant la justice séculière! La stupeur fut grande, et le mécontentement ne le fut pas moins. Au Parlement, avant même l'attribution de la cause, le président de Corberon, à l'instigation de d'Épréménil, fit une sortie violente contre ce qu'il appelait l'enlèvement du cardinal, et il fallut toute l'autorité du président d'Ormesson pour faire ajourner la discussion sur ce sujet brûlant [1855]. A Versailles, la Cour entra en rumeur; la haute noblesse s'indignait de l'outrage fait à un de ses membres; le clergé se plaignait de l'emprisonnement d'un prince de l'Église; réuni en assemblée générale, dès le lendemain de l'enregistrement des lettres patentes, il protesta contre ces lettres et demanda des juges ecclésiastiques. L'archevêque de Mayence, métropolitain de l'évêque de Strasbourg, n'allait-il pas, de son côté, évoquer l'affaire, et l'Empereur tolèrerait-il la violation des privilèges d'un prince de l'Empire [1856]? On se le demandait dans le public et l'on se disait, non sans un secret contentement, que l'autorité serait probablement obligée de reculer [1857]. La Cour de Rome elle-même s'émut, blâma le cardinal d'avoir accepté une juridiction laïque [1858] et le menaça de le suspendre de ses honneurs et fonctions [1859].