La clameur fut générale. On vit des membres de la famille royale, comme Mesdames, censurer hautement la conduite de leur neveu et de leur nièce, coupables d'avoir voulu porter la lumière dans cette ténébreuse affaire. Des intimes même de la société de la Reine, s'il faut en croire Staël, les Polignac, les Vaudreuil, prirent parti contre elle [1860]. La maison de Condé, les Rohan, les Soubise, les Guéménée se mirent en deuil, et, dans ce costume, se placèrent sur le passage des conseillers de la Grande Chambre, quand ils allaient au palais. Des princes du sang sollicitèrent ostensiblement en faveur de l'accusé. Tout ce qui était hostile à la royauté, tous les mécontents, tous les jaloux, tous les amis du cardinal et tous les ennemis de Marie-Antoinette, tous les vieux restes des cabales d'Aiguillon et de Marsan, tous ceux qu'importunaient la grâce, la beauté, le crédit ou le bonheur de la jeune souveraine, se coalisèrent contre elle. Le Parlement lui-même, ce dépositaire séculaire des lois, ce gardien de la majesté et de l'impartialité de la justice, ne sut pas garder, dans ce grave débat, l'immuable sérénité d'un juge: il en fit une question politique, un instrument d'opposition. «Ce grand corps, dit Beugnot, commençait à perdre de son aplomb [1861].» Il se laissa corrompre en grande partie, et l'on put faire parvenir à la Reine la liste des membres de la Grande Chambre gagnés par les Rohan et la désignation des moyens dont on s'était servi pour les gagner.
«Les femmes, dit Mme Campan, y jouaient un rôle affligeant pour les mœurs: c'était par elles, et à raison des sommes considérables qu'elles avaient reçues, que les plus vieilles et les plus respectables têtes avaient été séduites [1862].» Un maître des requêtes, qui assistait aux séances où étaient lues les pièces de procédure, tenait note de ce qui s'y disait, et faisait passer aux avocats de l'accusé un plan de défense [1863]. Et l'abbé Georgel avoue que le fougueux adversaire de la royauté, qui devait la défendre plus tard avec la même violence et expier sur l'échafaud ses emportements aveugles, d'Éprémesnil, instruisait les amis des Rohan de toutes les particularités intéressantes qui pouvaient leur être utiles [1864].
«Je suis charmée que nous n'ayons plus à entendre parler de cette horreur,» écrivait la Reine à son frère, peu après l'attribution de la cause au Parlement [1865]. La Reine se trompait: rien n'était fini. Le public était trop agité pour se taire, et les partisans du cardinal, son secrétaire surtout, ne négligeaient rien pour entretenir l'émotion. Ce triste personnage, que, dans une heure de légitime indignation, Louis XVI avait voulu mettre à la porte de Versailles, dont il avait écrit à Vergennes: «Celui qui peut mentir une fois peut mentir vingt [1866],» et que le Parlement lui-même avait accusé de faux [1867], se vengeait du juste mépris de son souverain, en redoublant d'intrigues et d'outrages contre sa souveraine. Usant de son privilège de vicaire général du grand aumônier, il fit imprimer et afficher aux portes des sacristies et des églises qui dépendaient de la grande aumônerie, à la porte même de la chapelle du Roi, un mandement où il comparait Mr de Rohan à saint Paul dans les fers et lui-même à Timothée [1868]. Une lettre de cachet l'exila à Mortagne; ce fut la seule mesure de rigueur prise contre cet insulteur éhonté. On a accusé l'ancienne monarchie de despotisme; si jamais gouvernement fit preuve d'une patience poussée jusqu'à la faiblesse, ce fut le gouvernement de Louis XVI.
Par une de ces inconséquences chères au caractère français, l'opinion publique, jusque-là sévère à bon droit pour le cardinal qu'elle avait été jusqu'à déclarer «digne de plus de mépris que de haine [1869],» lui rendait ses sympathies, sinon son estime, le jour même où il le méritait le moins. Elle en faisait une victime, quand elle n'eut dû voir en lui qu'un malheureux et un niais. Mais il avait compromis le nom de sa souveraine dans une basse intrigue; il l'avait outragée elle-même par des espérances insensées. C'était assez pour le rendre populaire. «Le cardinal a aujourd'hui pour défenseurs, écrivait spirituellement une dame de la Cour, tous ceux qui n'ont jamais eu affaire à lui [1870]». Les clients de la Maison de Rohan partout répandus, faisaient pénétrer l'intérêt pour l'accusé dans la classe moyenne et dans le peuple [1871]. La mode même s'en mêlait; les femmes portaient à Longchamps des chapeaux «au cardinal [1872]», et se paraient de rubans jaunes et rouges, couleur «cardinal sur la paille [1873]»; les hommes avaient des tabatières en ivoire avec un tout petit point noir, «au cardinal blanchi [1874].» On chantait dans les rues le couplet suivant:
Notre Saint Père l'a rougi;
Le Roi, la Reine l'ont noirci;
Le Parlement le blanchira.
Alleluia [1875]!