Le chansonnier populaire ne se trompait pas: il avait vu clair dans les intrigues des ennemis de la Reine et deviné l'issue du procès.

L'instruction de cette longue et ténébreuse affaire dura plus de neuf mois. Enfin, dans la nuit du 29 au 30 mai 1786, le prisonnier fut transféré de la Bastille à la Conciergerie; le 30, il comparut devant le Parlement. Tous les Rohan étaient rangés à la porte de la Grande Chambre, attendant les juges. Dès que ceux-ci parurent: «Messieurs, leur dit la comtesse de Marsan, vous allez nous juger tous [1876] Lorsque le cardinal entra dans la salle d'audience, il fut reçu avec les plus grands honneurs; on lui permit de s'asseoir, et les conseillers le saluèrent. Quand il sortit, le grand banc se leva tout entier, «ce qui, dit une correspondance du temps, est une grande distinction [1877].» On ne le traitait pas en accusé; mais en prince, presque en souverain.

Il chercha d'ailleurs à s'excuser; sentant qu'il avait en face de lui des juges déjà prévenus en sa faveur et qu'il ne, fallait que bien peu de chose pour achever de les séduire, il se fit humble, allégua sa bonne foi et sa crédulité. «J'ai été complètement aveuglé, dit-il, par le désir immense que j'avais de regagner les bonnes grâces de la Reine [1878].» Mme de la Motte fut plus audacieuse: elle nia tout.

Le procureur général, Joly de Fleury, posa ses conclusions: il requérait que le cardinal fût tenu de déclarer qu'il avait agi témérairement, en se permettant de croire à un rendez-vous nocturne et supposé sur la terrasse de Versailles et en entamant, à l'insu du Roi et de la Reine, une négociation pour l'achat du collier [1879]; qu'il leur en demandât pardon en présence de la justice; enfin, qu'il fût condamné à donner sa démission de grand-aumônier et à n'approcher d'aucun lieu où serait la famille royale.

A peine eut-il fini: «Fi donc! Monsieur, s'écria le conseiller Séguier, ces conclusions sont d'un ministre et non d'un procureur général.»—«Ce sont des conclusions sauvages,» reprit Montgodefroy [1880]. Un violent tumulte s'éleva dans l'assemblée; de scandaleuses interpellations s'échangèrent entre les magistrats [1881]. Les rapporteurs de l'affaire, Titon de Villotran et Dupuis de Marcé, adoptèrent les conclusions du procureur général, et quinze conseillers, parmi lesquels M. d'Amécourt firent comme eux. Le président d'Ormesson ouvrit un moyen terme: il proposa de laisser au cardinal ses places et dignités, en le condamnant à demander pardon à la Reine. Mais les membres opposés à la Cour, les Fréteau, les Hérault de Séchelles, les Barillon, les Robert de Saint-Vincent, opinèrent que le prélat fût déchargé de toute accusation; le dernier osa même blâmer sans réserves la conduite du Roi et de la Reine et le procès public intenté au grand-aumônier. Le Parlement, qui eût dû donner l'exemple du respect de l'autorité, en affichait le mépris. Malgré l'avis du premier Président, et quoique les meilleures têtes appuyassent les conclusions du procureur général, l'avis des opposants l'emporta [1882].

Le chroniqueur, qui n'est pas suspect, ajoute: «Il est certain qu'il a fallu une forte cabale pour cela.... Plus on réfléchit sur les conclusions du Procureur général, et plus on les trouve entièrement sages, malgré les fureurs de M. Séguier et les huées du public, qui n'était presque composé que des partisans des Rohan [1883]

Le 31 mai, à neuf heures du soir, après dix-huit heures de délibération, l'arrêt fut rendu. A la majorité de 26 voix contre 23 [1884], Mme de la Motte était condamnée au fouet et à la détention à la Salpêtrière; M. de la Motte, aux galères par contumace; Rétaux de Villette au bannissement; Mlle d'Oliva était mise hors de cause; le cardinal, renvoyé purement et simplement des fins de la plainte.

Dès que l'arrêt fut connu, des applaudissements bruyants s'élevèrent parmi les dix mille personnes qui, depuis sept heures du matin [1885], remplissaient la salle des Pas-Perdus. Des acclamations enthousiastes saluèrent les juges à leur sortie, comme si, dit justement un historien, il se fût agi «d'un grand citoyen sauvé par des magistrats courageux [1886]». Sans un adroit subterfuge de M. de Launay, qui fit sortir son prisonnier par une voie détournée, le peuple eût dételé les chevaux du cardinal, et traîné sa voiture jusqu'à l'hôtel de Soubise [1887]. Lorsque, le lendemain, le grand-aumônier, innocent du délit d'escroquerie, mais coupable au premier chef de lèse-majesté, sortit de la Bastille, ce fut au bruit des battements de mains et des cris de Vive M. le cardinal! On illumina son hôtel avec une telle profusion de lumières qu'il fut embarrassé lui-même d'un éclat qui, disait spirituellement Mme de Sabran, «mettait si bien sa honte dans tout son jour [1888].» Les poissardes vinrent le féliciter et la foule le contraignit de paraître sur le balcon, quoique souffrant, en costume de malade, bonnet blanc et veste blanche [1889]. L'accusé devenait triomphateur. Le vrai condamné, c'était la Reine, ou plutôt c'était la monarchie: quand un peuple en est arrivé à manquer à un tel point de respect pour ses princes, l'heure des révolutions est bien près de sonner.

Plus sévère, à juste titre, que le Parlement, le Roi dépouilla le cardinal de tous ses ordres et de ses charges, et l'exila à son abbaye de la Chaise-Dieu, où il ne tarda pas à être oublié des siens. «Faites-moi compliment, il est parti,» disait Mme de Marsan [1890]. Un peu plus tard, il eut la permission de résider à Marmoutiers, où, rentré en lui-même, on l'entendit déplorer son aveuglement et ses folles espérances [1891]. Mais si Louis XVI pouvait, avec le temps, user d'indulgence, au lendemain de ce jugement si inattendu il ne pouvait pas ne pas sévir rigoureusement. Avec sa loyale nature et la haute idée qu'il avait de la majesté du trône, il lui était impossible d'admettre que l'homme qui avait infligé à sa souveraine un mortel outrage, en la supposant capable de donner, la nuit, un rendez-vous secret et d'acheter, à l'insu de son mari, un collier de seize cent mille francs, restât impuni. «Quoique absous de l'escamotage du collier qui était l'objet soumis à la justice, écrivait Vergennes, il—Rohan,—ne l'est pas de son imbécile crédulité de s'être cru l'agent de la Reine pour le marché clandestin [1892].» Le Roi, d'ailleurs, ne croyait pas le cardinal aussi innocent du chef d'escroquerie que le Parlement l'avait déclaré, et il faut avouer qu'à cette époque bien des gens partageaient cette opinion [1893]. L'arrêt du 31 mai n'était, aux yeux de l'honnête monarque, qu'une œuvre de parti. «Ils n'ont voulu voir dans cette affaire que le prince de Rohan et le prince de l'Église, disait-il, tandis que ce n'est qu'un besogneux d'argent et que tout ceci n'était qu'une ressource pour faire de la terre le fossé et dans laquelle le cardinal a été escroqué à son tour. Rien n'est plus aisé à juger et il ne faut pas être Alexandre pour couper ce nœud gordien [1894]

Quant à la Reine, elle fut indignée de l'issue, si outrageante pour elle, de ce procès.