«Faites-moi votre compliment de condoléance,» dit-elle à Mme Campan; «l'intrigant qui a voulu me perdre ou se procurer de l'argent en abusant de mon nom et en prenant ma signature vient d'être pleinement acquitté.... Mais,» ajouta-t-elle avec force, «comme Française, recevez mon compliment de condoléance. Un peuple est bien malheureux d'avoir pour tribunal suprême un ramas de gens qui ne consultent que leurs passions et dont les uns sont susceptibles de corruption, et les autres d'une audace qu'ils ont toujours manifestée contre l'autorité et qu'ils viennent de faire éclater contre ceux «qui en sont revêtus [1895].» Et le son de sa voix, son ton saccadé, sa parole entrecoupée, l'amertume de son accent, l'ironie de son langage, la contraction de ses traits, le plissement de ses lèvres, tout, dans son attitude, disait la profondeur d'une blessure que rien né devait cicatriser. Douleur trop naturelle! Indignation trop légitime! C'était la première fois que la Reine faisait hardiment appel à la justice et s'adressait courageusement à la publicité. La justice lui répondait par une insulte, la publicité par une calomnie.

Et cependant, cette publicité même, devons-nous la regretter? Nous ne le pensons pas. Si l'affaire eût été étouffée, comme le voulait M. de Vergennes, les conséquences, au point de vue de l'émotion populaire, eussent été presque les mêmes. On n'était plus à l'époque où une lettre de cachet pouvait ensevelir à tout jamais un prisonnier à la Bastille, sans que le public sût même son nom. Un grand-aumônier de France n'eût pas été exilé, sans que l'opinion s'en fût préoccupée et eût recherché les causes de ce châtiment subit. Quelque précaution qu'on eût prise, il eût toujours transpiré quelque chose, et ce quelque chose, grossi, commenté, colporté par les mille voix de la renommée, fût devenu une calomnie nouvelle, qu'en l'absence de documents authentiques il eût été à tout jamais impossible de réfuter.

Aujourd'hui, on sait du moins, grâce aux pièces du procès, à quoi s'en tenir sur cette ténébreuse affaire. L'intrigue est dévoilée dans tous ses détails; on connaît les coupables, les dupes, les complices, les victimes. L'innocence absolue de la Reine a été démontrée avec la plus lumineuse évidence, et si les contemporains, malveillants et passionnés, ont voulu trouver une arme contre son honneur dans cette odieuse machination, la postérité, mieux éclairée et plus juste, a proclamé hautement que tout a été fait à son insu et contre elle.


CHAPITRE XXI

Derniers jours de bonheur.—Voyage de Cherbourg.—La Cour à Fontainebleau en 1786.—Bonté de la Reine.—Marie-Antoinette et ses enfants.—Les fils de la marquise de Bombelles et de la marquise de Sabran.—Les jours de tristesse.—Scène de Trianon racontée par Mme Campan.—La calomnie.—Pamphlets et chansons.—Voyages de l'archiduc Ferdinand et de la duchesse de Saxe-Teschen.—Acquisition de Saint-Cloud.—Mme Déficit.—Calonne et la Reine.—Représentation d'Athalie.—Le portrait de la Reine n'est pas exposé.—Refroidissement avec les Polignac.—Mort de Sophie-Béatrix.

Trois semaines après le dénouement du procès du Collier, Louis XVI partait pour la Normandie: il allait visiter les immenses travaux qui, sous la direction de Dumouriez, devaient faire de Cherbourg un grand port militaire, poste avancé de surveillance et au besoin de menace en face de l'Angleterre. C'était ordinairement une chose solennelle et dispendieuse qu'un voyage royal. Louis XVI le fit sans faste et presque sans suite, n'emmenant avec lui que son premier écuyer, son capitaine des gardes, le premier gentilhomme de la Chambre, quatre officiers des gardes du corps et huit gardes, et refusant les représentations officielles [1896]. Il visita tout à Cherbourg, assista, dès le lendemain de son arrivée, à trois heures du matin, à l'immersion d'un des cônes de la digue qui fermait le port, inspecta les travaux de la citadelle, fit manœuvrer devant lui l'escadre de M. de Rioms, étonnant les gens du métier par la variété et l'étendue de ses connaissances, et séduisant chacun par sa bonté et sa simplicité. On racontait de lui des traits charmants à la Henri IV. En passant à Houdan, il était entré un instant dans la maison d'une paysanne. Cette femme, toute joyeuse de recevoir son Roi, se jeta à ses pieds et le supplia de lui accorder une faveur: «Laquelle?» dit le prince.—«Sire, c'est de «vous embrasser.» Il y consentit de bonne grâce [1897]. Puis: «A mon tour,» dit-il, et, raconte un chroniqueur, le baiser royal fut appliqué de manière à faire penser que cette circonstance n'avait pas déplu à Sa Majesté [1898].

Ce ne fut pas tout. Le Roi demanda ensuite à la paysanne si elle ne désirait plus rien. «Non, Sire, répondit la femme; je n'ai nul besoin. Je suis maintenant plus heureuse qu'une Reine; mais j'ai une voisine bien pauvre, qui a onze enfants et que ses créanciers menacent de saisir.» Louis XVI fit venir la voisine, lui promit d'arranger ses affaires et tint parole [1899].

De pareilles anecdotes, bientôt connues, attiraient la foule sur les pas du monarque. Ce voyage de huit jours fut une ovation perpétuelle. A Caen, où on lui présentait les clefs de la ville avec ces mots: Cordibus apertis inutiles, et où il ordonnait aux gardes de laisser approcher tout le monde, «mes enfants», disait-il [1900]; à Rouen, où, pour satisfaire le peuple, il descendait à pied la rue du pont [1901]; à Honfleur, où il voyait pour la dernière fois l'escadre d'évolution [1902]; au Havre, où il arrivait par mer malgré une traversée orageuse [1903]; partout, dans l'armée, dans la marine, dans les villes, dans les campagnes, retentissait bruyamment ce cri alors si français de: Vive le Roi! Le prince était heureux de ces acclamations qui devenaient rares autour du trône. Aux cris de: Vive le Roi! il répondait par le cri de: Vive mon peuple [1904]! «Vous serez, j'espère, contente de moi,» écrivait-il gaiement à la Reine, à laquelle il envoyait tous les jours des nouvelles; «car je ne crois pas avoir fait une seule fois ma grosse voix [1905].» Il était enchanté de son voyagé et tout le monde était enchanté de lui [1906]. C'était comme un rajeunissement de ce lien antique qui, depuis tant de siècles, unissait la dynastie à la France, comme un serment nouveau de fidélité de la part du peuple, d'amour et de bonté de la part du Roi. Quand, le 29 juin, Louis XVI rentra à Versailles, tout ému encore de ces applaudissements d'une province entière, il prit dans ses bras son second fils, le duc de Normandie. «Viens, mon gros «Normand, lui dit-il en souriant, ton nom te portera bonheur!»