La Reine n'était pas moins heureuse que le Roi de cet enthousiasme populaire; elle l'enviait peut-être, car elle non plus n'y était plus accoutumée. Il y eut cependant, cette année encore, pour elle un regain, sinon de popularité, du moins d'éclat. Ce fut pendant l'automne, à Fontainebleau.
«Il y avait une telle foule à Fontainebleau, écrivait Mme de Staël à Gustave III, qu'on ne pouvait parler qu'à deux ou trois personnes qui jouaient avec vous, et l'on ne retirait de plaisir d'être dans le monde que l'agrément d'être étouffé: mais c'était surtout autour de la Reine que les flots de la foule se précipitaient. L'expression du visage de tous ceux qui attendaient un mot d'elle pouvait être assez piquante pour les observateurs. Les uns voulaient attirer l'attention par des ris extraordinaires sur ce que leur voisin leur disait, tandis que, dans toute autre circonstance, les mêmes propos ne les auraient pas fait sourire. D'autres prenaient un air dégagé, distrait, pour n'avoir pas l'air de penser à ce qui les occupait tout entiers; ils tournaient la tête du côté opposé; mais, malgré eux, leurs yeux prenaient une marché contraire et les attachaient à tous les pas de la Reine. D'autres, quand la Reine leur demandait quel temps il faisait, ne croyaient pas devoir laisser échapper une semblable occasion de se faire connaître et répondaient bien au long à cette question; mais d'autres aussi montraient du respect sans crainte et de l'empressement sans avidité [1907].»
Ainsi, à la fin de 1786, et même au commencement de 1787 [1908], Marie-Antoinette est toujours l'astre vers lequel se tournent les regards. Sa lumière est radieuse encore, mais déjà plus tempérée et comme voilée de je ne sais quel nuage de mélancolie. La Reine se sent vieillir et dès l'hiver de 1785, elle a déclaré à Mlle Bertin qu'elle va avoir trente ans et qu'en conséquence, décidée à retrancher de ses parures tous les ornements qui ne conviennent qu'à l'extrême jeunesse, elle ne portera plus ni plumes ni fleurs [1909]. Ce n'est plus la jeune femme vive et gaie, à la taille élancée, au rire perlé, parfois moqueur, ardente au plaisir et facile aux entraînements, aimant les bals, les courses et le jeu. C'est la femme de trente ans, à l'aspect plus imposant, à l'embonpoint naissant [1910], avec cette ampleur de formes qui ajoute, sans lourdeur, la majesté à l'élégance; au sourire toujours enchanteur, mais plus grave; sentant le poids de la couronne et mûrie par l'expérience. Si Mercy avait eu encore à adresser à l'Impératrice ses rapports secrets, il ne les eût plus remplis de ses plaintes contre la dissipation et le laisser-aller de l'Archiduchesse, car c'est au moment où Marie-Antoinette commence à être le plus en butte à la calomnie qu'elle y donne le moins de prise.
La Cour est bien tenue; les bals sont brillants, comme s'ils voulaient rayonner d'une dernière splendeur [1911]. Les jeux de hasard sont sévèrement exclus. La Reine bannit de sa table les gros joueurs, renonce aux émotions du pharaon pour le plaisir plus calme du billard [1912], fait des représentations au comte d'Artois, toujours impétueux et léger, éloigne de sa personne les jeunes gens pour rechercher de préférence les hommes graves et sérieux, et, dit un témoin oculaire, «montre clairement par son attitude et par ses discours qu'elle entend conserver les principes d'honneur et de probité parmi ceux qui l'entourent [1913]». Elle encourage les arts et l'industrie, prend sous sa protection la manufacture de cristaux de Saint-Cloud et, pour soutenir l'atelier de filature de soie établi à Paris par un sieur Villiers, déclare qu'elle ne portera plus désormais que des gazes françaises [1914]. Elle économise sur sa toilette et,—qu'on nous passe ce détail, il est un peu vulgaire, mais il est décisif,—cette femme, arbitre de l'élégance et du goût, fait raccommoder ses robes, regarnir ses jupons, reborder ses souliers [1915]!
Son esprit est vif, sans être étendu, et il est toujours bienveillant; elle possède au suprême degré cette mémoire obligeante dont on sait un gré infini aux princes, et qui leur gagne plus de cœurs que des bienfaits [1916]. Sa démarche est fière [1917]. Son œil, toujours limpide, devient plus pénétrant. Son accueil est imposant, sans cesser d'être affable. Sa familiarité se tempère de noblesse, sa grâce s'illumine de majesté. On admire la femme, mais on sent la Reine. Sa beauté attire les regards; sa bonté attache les cœurs; sa dignité naturelle commande le respect. «Il est, je crois, difficile de mettre plus de grâce et de bonté dans la politesse, écrit encore Mme de Staël; elle a même un genre d'affabilité qui ne permet pas d'oublier qu'elle est Reine et persuade toujours qu'elle l'oublie [1918].»
Et puis, sous le diadème de la souveraine, voyez poindre le sourire de la mère, elle est là avec ses quatre enfants; car, le 9 juillet 1786, une seconde princesse est née, Sophie-Béatrix; elle est là, à Fontainebleau comme à Versailles, penchée sur leur berceau, attentive à tous leurs mouvements, contemplant leur sommeil avec amour, alarmée à la moindre souffrance, tressaillant à un accès de toux, tremblant à un mouvement de fièvre, veillant à leur chevet quand on les inocule et, à ce moment, poussant la précaution jusqu'à s'enfermer avec eux au Château, pour qu'ils ne communiquent pas la contagion aux enfants qui peuvent venir jouer dans le parc [1919]; suivant d'un œil vigilant et avec une sollicitude éclairée leur développement physique, intellectuel et moral. Elle réprime leurs petites impatiences et ne leur permet aucune hauteur [1920]; elle ne veut pas laisser plus de quatre femmes à sa fille [1921]; elle l'emmène avec elle à Fontainebleau pour ne pas perdre de vue son éducation [1922]; et pendant ce temps-là, le Dauphin, tout jeune, reste à la Muette, habillé simplement en matelot, accessible à tous et enchantant chacun par sa bonne grâce [1923]. Pas une lettre à ses amis, pas une lettre à ses frères, qui n'abonde en détails sur la santé et les mille incidents de la vie des chers petits. Elle va chez eux à toute heure du jour et de la nuit, et une fois qu'elle pénètre à l'improviste chez le duc de Normandie, auquel on vient de mettre des sangsues sans la prévenir, elle tombe sans connaissance, de saisissement et d'effroi. Comme elle suit avec angoisse les premiers symptômes du mal qui emportera le Dauphin [1924]! Mais aussi comme elle jouit de la belle santé de son second fils, si sain, si frais, si fort, «vrai enfant de paysan,» ajoute-t-elle gaiement [1925].
Et comme en même temps elle s'efforce de former leur esprit, leur cœur surtout! Une année, aux approches du premier janvier, elle fait apporter à Versailles les plus beaux jouets de Paris; elle les montre à ses enfants, et, quand ils ont bien vu, bien admiré, elle leur dit que tout cela est bien beau, sans doute, mais qu'il est plus beau encore de répandre l'aumône; et le prix des étrennes est envoyé aux pauvres [1926].
Ainsi, elle fait faire à ses enfants l'apprentissage de la charité. Tandis que l'abbé d'Avaux enseigne à Madame Royale la grammaire et l'histoire, la Reine donne à sa fille des leçons de travail manuel; elle lui apprend elle-même à composer des ouvrages d'aiguille et elle habitue ses petites mains à coudre des chemises et des layettes qu'elle fait distribuer aux indigents par les curés de Versailles [1927]. Ce ne sont pas aux plus protégés, mais aux plus dignes qu'elle confie le soin de ses enfants. Quand le Dauphin est en âge d'avoir un gouverneur, on ne prend ni M. de Vaudreuil, malgré l'appui des Polignac, ni le duc de Guines, si en faveur jadis, ni le duc de la Vauguyon, quoiqu'il ait été élevé avec le Roi; on va chercher, dans son gouvernement de Normandie, le duc d'Harcourt, dont «la réputation d'honnêteté est extrêmement établie [1928].» La Reine ne préside pas seulement à l'éducation, elle se mêle aux jeux de sa jeune famille. Pour l'amuser, elle réunit autour d'elle, à Trianon ou à Versailles, les fils et les filles des principaux personnages de la Cour; elle danse avec eux; elle leur fait jouer la comédie [1929], et souvent elle y prend part elle-même.
Cet amour des enfants est si vif chez Marie-Antoinette, qu'il rejaillit même sur les enfants des autres. Les correspondances et les mémoires du temps sont remplis de traits charmants de cette douce et pure passion. Pas un bel enfant ne paraît à la Cour sans que la Reine le voie, l'admire et le caresse. Un jour, c'est le petit garçon de Mme de Bombelles, qu'elle aperçoit sortant de l'appartement de Mme Elisabeth; elle s'arrête pour le voir, le fait jouer avec son éventail et affirme à l'heureuse mère qu'elle le trouve charmant [1930]. Une autre fois, c'est Elzéar de Sabran qu'elle rencontre sur son passage; elle l'embrasse sur les deux joues. Et, le lendemain, elle dit à Mme de Sabran: «Savez-vous que j'ai embrassé un Monsieur, hier?»—«Madame, je le sais; car il s'en est vanté.» Et la Reine de rire, et de faire compliment à la mère sur son fils, sur le développement de sa taille, sur sa bonne mine, sur son talent à jouer la comédie [1931]. Et la mère de sourire à son tour, et d'être ravie, et de déclarer la Reine «adorable». Et, cinquante ans après, l'enfant, devenu vieillard, conservait toujours et rappelait avec une indicible émotion et un naïf orgueil le souvenir de ce baiser de la Reine [1932].
Qui ne l'eût proclamée alors, comme le prince de Ligne, toujours reine par la grâce et la charité [1933], et ne se fut écrié comme lui: