«Il n'y a que des méchants qui aient pu en dire du mal, et des sots qui aient pu le croire [1934].»
Et cependant ces sots et ces méchants se sont rencontrés, et parmi ces courtisans qui se pressaient sur son passage pour implorer un de ses regards, combien peut-être ont grossi le nombre de ces méchants et de ces sots!
Un jour, à Trianon, le 13 septembre 1786 [1935], entrant le matin dans la chambre de sa royale maîtresse, Mme Campan la trouva couchée encore, froissant entre ses doigts des lettres jetées sur son lit, le visage baigné de pleurs, la voix entrecoupée par des sanglots. «Ah! les méchants! les monstres!» s'écriait l'infortunée princesse... «Que leur ai-je fait?... Ah! je voudrais mourir.» Et comme Mme Campan lui offrait de l'eau de fleurs d'oranger, de l'éther: «Non,» reprit-elle avec une navrante amertume; «non, si vous m'aimez, laissez-moi; il vaudrait mieux me donner la mort!» Et, jetant son bras sur l'épaule de sa première femme de chambre, elle se mit à fondre en larmes [1936].
Mme Campan ne sut jamais quelle avait été la causé de ce violent chagrin, que l'amitié seule de la duchesse de Polignac parvint à calmer. C'était un de ces nuages noirs qui menacent de fondre sur la campagne et qu'une brise plus pure emporte. Mais combien d'autres nuages allaient suivre, que le souffle de l'amitié ne dissiperait plus!
Depuis longtemps déjà, la calomnie avait fait son apparition dans l'horizon de la Reine, et celui-là même qui l'avait si bien peinte dans la dernière pièce jouée à Trianon [1937], n'était pas pur du soupçon d'en avoir aidé la naissance. Marie-Antoinette en avait ri d'abord et elle s'était amusée à chanter elle-même des couplets où le chevalier de Boufflers avait spirituellement transformé en qualités les défauts que lui reprochaient les libelles [1938]. Mais depuis l'histoire, vraie ou fausse, du juif Angelucci, que de chemin parcouru!
Ce sont les mœurs de la Reine qu'on incrimine, puis ses amitiés, puis ses dépenses, sa simplicité même. On veut lui aliéner le cœur de son mari, et le cœur de la nation. D'immondes pamphlets sortent de ténébreuses officines; ils inondent la Cour et la ville; ils s'affichent à la porte de Notre-Dame; ils sont distribués par des employés du palais, fabriqués par des inspecteurs de police [1939]; ils se glissent sous la serviette du Roi. Ils s'appellent le Lever de l'Aurore; les Amours de Notre Reine; la Coquette et l'Impuissant [1940]; le Procès des Trois-Rois, «ouvrage détestable pour tout bon Français,» dit le chroniqueur [1941]; l'Almanach royal [1942]; la Vie d'Antoinette, que sais-je encore? le Portefeuille d'un talon-rouge, et bientôt les Essais sur la vie de Marie-Antoinette, et les infâmes Mémoires de Mme de la Motte. Il serait impossible de les énumérer tous, et plus impossible encore d'en citer des fragments. Le procès du Collier est le signal d'un véritable débordement de calomnies.
Les auteurs, on les ignore la plupart du temps; on nomme Champcenetz, le marquis de Louvois, Thévenot de Morande. Les instigateurs, on les connaît mieux; ce sont les ennemis de Choiseul, les d'Aiguillon, les Marsan, des membres mêmes de la famille royale, Mme Adélaïde, le duc d'Orléans, les Condé, peut-être le comte de Provence, tous ceux que le crédit de la Reine offusque, que sa préférence pour d'autres froisse, que sa bonté même distingue; car les ingrats s'ajoutent aux envieux. Jamais plus infernale conspiration n'a été ourdie avec plus d'habileté par des conjurés plus divers. Jamais, hélas! complot n'a abouti à plus de succès. Pas un acte, pas une démarche, pas une parole qui n'ait été travestie. La Reine, après la paix de 1783, accueille avec distinction quelques seigneurs anglais qui viennent, à Versailles ou à Fontainebleau, oublier la vieille rivalité des deux pays. Lord Strathavon, le duc de Dorset, lord Fitzgerald sont les amants de la Reine. Elle manifeste des sympathies pour de jeunes Suédois ou Autrichiens qui sont accourus du fond de leur patrie verser leur sang au service de la France; Fersen, Stedingk, Esterhazy, autant d'amants encore, sans compter les Français, Arthur Dillon, surnommé le beau Dillon; Édouard Dillon, à la vue duquel le visage de Marie-Antoinette «se reprintanise [1943]»; et ce misérable fat de Lauzun; et le chevalier de Coigny; et le comte d'Artois; et le duc de Chartres. Et des chansons obscènes circulent, avidement accueillies dans les salons, bien peu délicats en fait de bon goût et en fait de bonnes mœurs, recueillies avec soin par Maurepas, qui a toujours aimé les polissonneries [1944], surtout lorsqu'il peut s'en faire une arme contre un crédit qui l'offusque. Et l'on voit des courtisans courir en poste de Versailles au foyer de l'Opéra pour s'amuser avec les chanteurs des prétendues bonnes fortunes du beau Dillon ou de M. de Coigny [1945].
En 1786 [1946], l'archiduc Ferdinand fait avec sa femme, à l'exemple de ses deux frères, un voyage en France, où son affabilité plaît beaucoup [1947]; mais la présence de l'archiduc, comme celle de Maximilien, soulève des questions de préséance, et ce sont de nouveaux germes de discorde dans la famille royale [1948]. Le duc et la duchesse de Saxe-Teschen, qui viennent à Versailles quelques mois plus tard [1949], exécutant enfin un projet ajourné pendant deux ans [1950], évitent cet inconvénient; mais s'ils sont charmés de l'affabilité de la Reine et des agréments de sa conversation, ils entendent déjà dans Paris, «ce séjour des plaisirs et des inconséquences [1951]», les murmures de la calomnie et comme les premiers grondements de l'orage.