Ainsi, la calomnie descend des marches du trône dans le palais, du palais dans les salons, des salons dans la rue, et ses traits empoisonnés s'enfoncent dans le cœur de la malheureuse femme, en attendant qu'ils la frappent à la tête. En 1783, Mme Lebrun peint Marie-Antoinette dans le gracieux costume de Trianon, avec un chapeau de paille et une robe de mousseline blanche; on raconte aussitôt que la Reine s'est fait peindre en chemise [1964]. Quatre ans plus tard, en 1787, même insulte pour le beau tableau où la même artiste a représenté Marie-Antoinette entourée de ses enfants. Le cadre ayant été d'abord apporté seul: «Ah! voilà Mme Déficit!» s'écrie quelqu'un, et cette méchanceté, où l'on associe perfidement un incident vulgaire à une calomnie odieuse, trouve aussitôt crédit dans le public [1965]. A l'Opéra, la Reine est sifflée [1966]. Au Théâtre-Français, on lui fait une outrageante application des menaçantes prophéties de Joad contre Athalie [1967]. On vend ouvertement une caricature qui montre Louis XVI et Marie-Antoinette assis à une table succulente qu'entoure une foule d'affamés avec cette légende: «Le Roi boit, la Reine mange, le peuple crie [1968]!» Et un jour vient où le lieutenant de police fait avertir l'infortunée princesse de ne plus se montrer dans Paris, où elle ne serait pas en sûreté [1969]!

Le comte de la Marck a eu bien raison de dire: «C'est dans les méchancetés et les mensonges répandus contre la Reine qu'il faut aller chercher les prétextes des accusations du tribunal révolutionnaire en 1793 contre Marie-Antoinette [1970]

Comme si tous les chagrins devaient fondre à la fois sur cette tête, si longtemps radieuse, l'amitié même se relâchait. Les favoris, si empressés au temps de la bonne fortune, devenaient plus froids à l'heure de l'épreuve.

Entre la Reine et le contrôleur général, les Polignac optaient pour Calonne. La Reine en était mécontente; elle ne se rendait plus chez son amie sans avoir fait demander auparavant quelles personnes s'y trouvaient, et souvent, après la réponse, elle s'abstenait d'y aller. Mme de Polignac, au lieu d'en être touchée, s'en froissait, et un jour que sa royale maîtresse lui en faisait d'affectueuses observations: «Je pense, répliqua-t-elle d'un ton piqué, que parce que Votre Majesté veut bien venir dans mon salon, ce n'est pas une raison pour qu'elle prétende en exclure mes amis.»

La Reine, obstinée dans ses affections, ne se montre pas blessée de cette impertinente réponse. Elle fait plus, elle l'excuse: «Je n'en veux pas à Mme de Polignac, dit-elle; au fond, elle est bonne et elle m'aime; mais ses alentours l'ont subjuguée?.» Elle se contente de délaisser le salon de la favorite, d'écarter les jeunes gens de sa société [1971] et de reporter ses préférences sur une femme plus douce, plus dévouée sans arrière-pensée, la comtesse d'Ossun. Et, à l'exemple de la Reine, ses vrais amis, Mercy et Fersen, quittent à leur tour le cercle des Polignac [1972].

Mais la société de la favorite, mécontente d'un éloignement qui semble devoir éloigner en même temps les faveurs, et jalouse du crédit naissant de Mme d'Ossun, ne dissimule pas son irritation. Mme de Polignac part pour les eaux et menace de donner sa démission [1973]. Et ses amis font cause commune avec les ennemis de Marie-Antoinette dans leur guerre de chansons et d'insinuations perfides. On y parle avec malignité d'une Écossaise dansée par la Reine avec lord Strathavon chez Mme d'Ossun. Un des habitués du salon Polignac, qui devait plus que tout autre une profonde reconnaissance et de respectueux égards à la Reine, fait contre elle un couplet des plus méchants, et ce couplet, fondé sur un odieux mensonge, va alimenter ces échos de Paris et de Versailles qui, depuis quelque temps, ne répètent plus que la calomnie [1974].

Aux déboires de l'amie viennent se joindre les déchirements de la mère. Le vendredi 15 juin 1787, la dernière fille de Marie-Antoinette, Sophie-Béatrix, âgée de 11 mois seulement, est prise d'un vague malaise; le 19, elle meurt, charmante en son agonie, blanche et rose, douce et jolie comme l'ange de la mort [1975], mais infligeant au cœur de la pauvre mère cette inguérissable blessure que fait la perte d'un premier enfant. La Reine, profondément affligée [1976], s'enferme à Trianon sans appareil et sans suite, seule avec le Roi et Mme Elisabeth: «Venez, écrit-elle à sa belle-sœur, nous pleurerons sur la mort de ma pauvre petite ange... J'ai besoin de tout votre cœur pour consoler le mien [1977]

Et comme quelques personnes de son intimité, pour alléger sa douleur, lui représentent le bas âge de la jeune princesse: «Oubliez-vous, répond-elle, que c'eût été une amie [1978]

Une amie, elle en a besoin plus que jamais, et n'en trouvant plus sur la terre, elle en cherche plus haut: «Depuis quelque temps, écrit l'ambassadeur de Suède, la Reine paraît tournée à la dévotion [1979]

Atteinte comme femme, comme amie, comme mère, elle cède, ainsi qu'elle le dit elle-même, à sa mauvaise destinée. Malgré ses répugnances à s'occuper d'affaires, elle se jette, contrainte, dans la lutte, mais non sans avoir poussé ce cri de désespoir que recueille Mme Campan: