«Ah! il n'y a plus de bonheur pour moi, depuis qu'ils m'ont faite intrigante [1980].»
CHAPITRE XXII
Les Notables.—Chute de Calonne.—Brienne.—Ses réformes.—Son impopularité rejaillit sur la Reine.—Rappel de Necker.—Convocation des États généraux.—Flots de brochures.—Doublement du Tiers.—Situation de Marie-Antoinette en 1789, vis à vis de la famille royale.—Le comte et la comtesse de Provence.—Le comte et la comtesse d'Artois.—Madame Elisabeth.—Mesdames.—Les Condé.—Le duc d'Orléans.
Quelle que fût sa présomption, Calonne n'avait pas réussi à combler le déficit du Trésor [1981]. Il avait fait pis: il l'avait sensiblement accru. Le Parlement était hostile; le public s'alarmait; les combinaisons financières avaient échoué. Le contrôleur général résolut de frapper un grand coup: il proposa au Roi de réunir une assemblée de Notables. Louis XVI adopta cette idée avec enthousiasme: la pensée d'imiter Henri IV, de se rapprocher de son peuple, ou du moins de ses principaux représentants, de leur parler face à face et en quelque sorte à cœur ouvert, plaisait à son esprit généreux et passionné pour le bien public. Le lendemain du jour où il avait déclaré à son Conseil son intention de convoquer les Notables [1982], il écrivait à Calonne:
«Je n'ai pas dormi cette nuit; mais c'était de plaisir.»
La Reine avait ignoré ce projet; elle fut, dit-on, froissée de ce silence et restait parfois plusieurs heures pensive et sans mot dire [1983]. Quoiqu'elle se mêlât beaucoup moins d'affaires qu'on ne le croyait à l'étranger et dans le public [1984], la réalité commençait à lui apparaître: le présent avec ses difficultés, l'avenir avec ses périls [1985]. Le Roi ne s'était ouvert de sa pensée qu'au garde des sceaux, Miroménil, et à Vergennes qui, depuis la mort du comte de Maurepas, remplissait, sans en avoir le titre, les fonctions de premier ministre. Malheureusement, neuf jours avant l'ouverture de l'assemblée, le 13 février 1787, Vergennes mourut. A ce moment surtout, ce fut une grande perte. La raison calme et froide de ce ministre, sa vieille expérience des hommes et des choses, la confiance que le Roi avait en lui, la considération dont il jouissait auraient donné du poids aux plans de Calonne et en auraient peut-être assuré le succès. Lui mort, il n'y eut plus dans le ministère personne qui eût assez de prépondérance pour diriger l'opinion. Montmorin, qui lui succéda, n'avait ni les mêmes talents ni la même autorité, et Breteuil, esprit assez médiocre, peu aimé d'ailleurs à cause de sa brusquerie, était en outre l'ennemi acharné du contrôleur général.
Le retard même apporté à l'ouverture de l'assemblée, successivement fixée au 29 janvier, puis au 22 février, était une faute; les Notables, arrivés depuis un mois à Paris, où ils ne savaient que faire, ennuyés de ces délais et du temps qu'on leur faisait perdre, n'avaient d'autre occupation que d'écouter les critiques et de recevoir les plaintes des mécontents [1986]. Le public s'impatientait de son côté. Déjà l'on riait, l'on chansonnait et l'on annonçait que la grande troupe de M. de Calonne allait donner la première représentation des Fausses apparences des Dettes et des Méprises [1987].