Le 1er mai 1787, l'archevêque de Toulouse fut nommé chef du conseil des finances. M. de Fourqueux, qui faisait l'intérim depuis la chute de Calonne, honnête homme mais sans valeur [2009], fut remplacé par M. de Villedeuil, et Necker fut encore une fois écarté. Le duc de Nivernais entra au conseil; M. de Malesherbes y fut rappelé. Mais Brienne était de ces hommes qui, suivant le mot du poète, brillent au second rang et s'éclipsent au premier. Une fois arrivé au but de ses convoitises, il se révéla bientôt tel qu'il était, sans grandes vues et sans connaissances sérieuses, sans idées et sans plan. Incapable d'innover, il ne sut que reprendre, avec de légères modifications, les projets de Calonne [2010], et, au bout d'un mois, l'assemblée des Notables fut dissoute, sans avoir rien fait [2011], laissant les finances en désarroi, le public au courant de ce désarroi, l'autorité royale affaiblie, puisqu'elle avait dû céder, et leur propre prestige perdu, puisqu'ils n'avaient rien réalisé de ce qu'ils avaient solennellement promis, emportant et semant dans leurs provinces des germes de mécontentement et de révolte.
Il semblait que, demeuré seul, n'ayant plus en face de lui les Notables, qui d'ailleurs, avant de partir, lui avaient donné une sorte de blanc-seing, Brienne allait agir avec promptitude et vigueur. Il n'en fut rien; il perdit un temps précieux, prit des mesures insuffisantes, et lorsqu'il se décida enfin à envoyer à l'enregistrement les édits qui décrétaient les principales réformes financières, la résistance qu'il n'avait plus à redouter des Notables, il la trouva, acharnée et opiniâtre, dans le Parlement.
Jaloux de la popularité qui avait un moment environné les Notables, lorsqu'ils avaient combattu Calonne, mécontent de la Cour, depuis qu'il l'avait offensée dans l'affaire du Collier, le Parlement s'enfonçait de plus en plus dans la voie de l'opposition. Cet ardent défenseur des droits du peuple se faisait le champion des privilégiés, parce que les privilégiés, à cette heure, étaient en lutte avec le gouvernement. Quelques conseillers, d'Éprémesnil, Fréteau, Duport, soufflaient le feu et attisaient l'incendie. Ils déclarèrent qu'avant de consentir un nouvel impôt, ils avaient besoin de connaître la situation du Trésor; on repoussa cette prétention: «Vous demandiez l'état des recettes et des dépenses,» s'écria l'abbé Sabattier. «Ce sont les États généraux qu'il nous faut [2012]...» La redoutable question était posée et, avec une légèreté toute française, elle était posée dans un jeu de mots. D'Éprémesnil développa avec chaleur l'idée de l'abbé Sabattier; et le Parlement, entraîné par sa fougueuse éloquence, fit la déclaration suivante: «La nation, représentée par les États généraux, est seule en droit d'octroyer au Roi les subsides dont le besoin sera évidemment démontré.»
L'émoi fut grand chez les hommes graves et les vieux conseillers. Le président d'Ormesson, s'adressant à l'ardent adversaire de la Cour, prononça d'une voix attristée ces prophétiques paroles: «Prenez garde, Monsieur, que la Providence ne punisse vos funestes conseils en exauçant vos vœux [2013].»
Le 6 août, un lit de justice fut tenu à Versailles pour faire enregistrer les édits par voie d'autorité. Dès le lendemain, le Parlement protesta et déclara nulle la transcription faite sur ses registres: il fut exilé à Troyes.
Un mois après, il était rappelé. Oscillant sans cesse, comme un homme qui va tomber, le gouvernement ne savait marcher d'un pas ferme ni dans la voie de la résistance, ni dans Celle des transactions; il sévissait un jour pour faiblir et reculer le lendemain. La lutte recommença bientôt; le duc d'Orléans, qui avait pris chaudement parti pour le Parlement, fut exilé à Villers-Cotteret; deux conseillers, l'abbé Sabattier et Fréteau, furent emprisonnés, puis bannis; bientôt, deux autres, d'Éprémesnil et Montsabert, furent arrêtés avec un appareil militaire et dans des circonstances dramatiques qui frappèrent vivement l'imagination et soulevèrent les esprits. Enfin, le 8 mai 1788, dans un nouveau lit de justice, le Roi ordonna l'enregistrement de plusieurs édits, dont l'un, en établissant quarante-sept grands bailliages, modifiait sensiblement la juridiction des Parlements, dont l'autre leur retirait l'enregistrement des lois pour le confier à une Cour plénière.
L'opinion, violemment surexcitée par toutes ces mesures, se prononçait contre le ministère; le duc d'Orléans, jusque-là décrié et honni, devint un héros populaire; les conseillers emprisonnés furent vénérés comme des martyrs de la liberté. Des troubles éclatèrent de tous côtés, en Bretagne, en Dauphiné, en Provence, en Béarn, dans le Languedoc. L'agitation descendit dans la rue; la France était en feu.
De toutes les réformes faites par Brienne et l'Assemblée des Notables avant sa séparation, une seule peut-être était populaire, c'était celle des changements et des économies dans les Maisons du Roi et de la Reine. Ces changements furent opérés le 19 avril 1787. Les gardes du corps furent réduits à quatre escadrons de deux cent cinquante hommes; le corps de la gendarmerie, les chevau-légers, les gardes de la porte [2014] furent supprimés [2015]. La Reine fut la plus ardente à prêcher l'économie [2016]; elle avait vivement regretté qu'on lui eût caché la véritable situation du Trésor: «Si je l'eusse su, disait-elle, je n'aurais pas fait autant d'acquisitions et j'aurais la première donné l'exemple d'une réforme dans ma Maison; mais je ne pouvais me former une idée de cette gêne, puisque, lorsque je demandais trente mille livres, on m'en envoyait soixante [2017].» Dès le commencement de l'assemblée des Notables, elle avait renoncé à son jeu et congédié les banquiers qui le tenaient [2018]; trois jeunes gens, qui avaient joué malgré sa défense, avaient été renvoyés à leur régiment. Au mois d'août, les économies furent plus considérables et portèrent plus profondément. La Reine fit des retranchements sur ses chevaux [2019], sur sa table, sur sa toilette. Elle congédia Mlle Bertin, suspendit les travaux de Saint-Cloud [2020], supprima ses bals [2021], et demanda au duc de Polignac sa démission de directeur général de la poste aux chevaux qu'on lui avait donnée quelques années auparavant et qu'on voulait réunir à la poste aux lettres, confiée à M. d'Ogny [2022]. Le Roi mit bas ses équipages de loup et de sanglier, supprima la fauconnerie et tout ce qu'on appelait le vol [2023], réunit la petite écurie à la grande [2024], décida la vente de plusieurs maisons royales, comme la Muette et Choisy [2025].
Mais toutes ces réformes semblaient insuffisantes encore à l'opinion et, par contre, elles mécontentaient au dernier degré ceux qu'elles atteignaient et dont quelques-uns ne savaient plus comment payer leurs dettes [2026]. Le duc de Polignac n'avait pas perdu sans amertume un revenu de cinquante mille livres de rente, ni M. de Vaudreuil sa place de grand fauconnier [2027]. Le duc de Coigny, premier écuyer, avait fait au Roi lui-même une scène violente [2028], et le baron de Besenval protestait qu'il était affreux de vivre dans un pays où l'on n'était pas sûr de posséder le lendemain ce qu'on avait la veille. «Cela ne se voit qu'en Turquie,» disait-il avec colère [2029].