Ce qui augmentait la rumeur, c'est que, au milieu de ces retranchements, Brienne concentrait sur sa tête et sur celle des siens les honneurs et les richesses. Sous prétexte que la situation troublée du pays exigeait dans le gouvernement une direction unique, il s'était fait nommer principal ministre et les maréchaux de Ségur et de Castries ayant refusé d'accepter sa prédominance, il avait donné le portefeuille de la guerre à son frère, le comte de Brienne, personnage assez médiocre. A la mort de l'archevêque de Sens, il avait échangé le siège de Toulouse contre celui de Sens, dont les revenus étaient bien plus considérables, et l'on racontait qu'une seule coupe de bois, dans une de ses abbayes, lui avait rapporté neuf cent mille livres: faveurs exorbitantes qui exaspéraient l'opinion.

En même temps, par un amour exagéré de la paix, ou plutôt par suite du désarroi des finances, le ministère, malgré les instances du maréchal de Ségur, laissait écraser les patriotes Hollandais, amis et alliés de la France, par le stathouder, qui nous avait toujours été hostile et que soutenaient l'Angleterre et la Prusse [2030]: faute grave, qui ébranlait singulièrement notre influence en Europe, et qui, en France, ajoutait les justes plaintes des hommes d'État et des hommes de guerre aux récriminations passionnées des hommes de cour et des hommes de robe. L'éclat de l'ambassade envoyée par Tippoo-Saïb et l'espoir d'une alliance utile dans l'Inde ne suffisaient pas à effacer la honte d'un pareil abandon.

Le mécontentement était donc universel contre Brienne, et une partie de ce mécontentement rejaillissait contre la Reine. C'était elle qui avait porté l'archevêque au ministère; c'était elle qui l'y maintenait. Elle avait, disait-on, grâce à lui, entrée au Conseil; on la rendait responsable des résolutions qui y étaient prises. La vérité est que, en présence de la fermentation générale, de l'attitude provocante du Parlement et du vent de révolte qui soufflait dans toutes les provinces, la Reine pensait qu'il fallait apporter à la défense de l'autorité une grande suite d'idées et une grande fermeté de principes [2031]. Sa fierté naturelle la poussait de préférence vers les déterminations énergiques; mais elle ne s'y décidait pas sans une certaine hésitation. Tout en les croyant utiles, elle regrettait les changements apportés dans l'organisation du Parlement, et elle avait une extrême répugnance pour la sévérité; sa raison la jugeait nécessaire, mais sa bonté s'en alarmait. «Il est triste, écrivait-elle, d'être obligé d'en venir à des voies de rigueur dont on ne peut d'avance calculer l'étendue [2032]

Au surplus, sans expérience du gouvernement, forcée à l'improviste, par les tristesses de sa vie et les nécessités de la défense, à s'occuper d'affaires dont les ministres l'avaient jusque-là systématiquement exclue, ayant de la force d'âme, mais ne sachant pas faire usage de cette force, elle ne donnait pas l'impulsion, elle la suivait; tout au plus, s'y associait-elle par son assentiment. Mais une infernale malveillance s'acharnait à la représenter comme l'auteur de tous les maux; on l'avait accusée de prodigalité avec Calonne; on l'accusait de despotisme avec Brienne. Des caricatures odieuses et d'abominables placards accolaient son nom à celui de Frédégonde, d'Isabeau de Bavière, de Catherine de Médicis. Une correspondante de l'archevêque de Lyon la dénonçait comme la «puissance invisible cachée derrière le rideau [2033]», et le Parlement lui-même osait dire au Roi dans ses remontrances: «De tels moyens, Sire, ne sont pas dans votre cœur; de tels exemples ne sont pas les principes de Votre Majesté; ils viennent d'une autre source [2034].» Il était difficile de désigner plus clairement la Reine. Lorsque, le 10 mars 1792, Vergniaud prononça contre Marie-Antoinette cette diatribe violente qui la dénonçait aux fureurs populaires, il ne faisait que suivre l'exemple donné quatre ans plus tôt par des magistrats siégeant sur les fleurs de lys.

Ainsi la politique dont elle s'était si longtemps et comme instinctivement défendue, malgré les objurgations de Marie-Thérèse, de Mercy et de Joseph II, lui portait malheur dès qu'elle y mettait la main. Combien eût-elle été plus heureuse de rester dans son appartement à faire du filet, comme le lui disait un jour brutalement un des musiciens de sa chapelle [2035]! Mais dans la voie où la nécessité l'avait contrainte d'entrer malgré elle, il n'y avait pas moyen de reculer.

Cependant le mot échappé à l'abbé Sabattier et relevé par d'Éprémesnil était repris par le pays tout entier. Les États généraux! Il semblait que ce mot magique devait, à lui seul, rendre à la France affaiblie et divisée la paix, la richesse et le prestige. La Cour des Aides déclarait à son tour qu'elle était plus fondée qu'aucune autre à demander les États généraux, elle qui avait été créée sur leur initiative [2036]. L'assemblée du clergé réclamait leur convocation à bref délai et, empruntant pour la circonstance un langage tout nouveau, disait au Roi: «La gloire de Votre Majesté n'est pas d'être roi de France, mais d'être roi des Français [2037]

Le mouvement était si vif et si universel que Brienne crut devoir y céder. Un arrêt du Conseil, du 5 juillet [2038], annonça la prochaine réunion des États généraux, mais sans en indiquer la date; un arrêt du 8 août la fixa au 1er mai 1789 [2039]. Cette concession n'apaisa pas l'opinion, unanimement soulevée contre le principal ministre; on acceptait les États généraux; on ne voulait pas les recevoir de la main de Brienne. Un arrêt du 16 août, qui décidait que jusqu'à la fin de l'année les paiements de l'État se feraient moitié en argent et moitié en billets du Trésor, acheva d'exaspérer le public; on vit là une banqueroute déguisée. L'archevêque ne sachant plus que résoudre, mais se cramponnant désespérément au pouvoir, fit proposer à Necker la place de contrôleur général. Ce fut Mercy qui, à la demande du Roi et de la Reine, fut l'intermédiaire dans cette négociation. Necker répondit, comme la Reine l'avait prévu [2040], qu'il serait sans force et sans moyens, s'il était associé avec une personne «malheureusement perdue dans l'opinion, et à qui l'on croit néanmoins encore, disait-il, le plus grand crédit [2041]». Il refusa d'unir sa fortune à celle de l'archevêque.

Que faire? Le Roi avait toujours une extrême répugnance à rappeler Necker au pouvoir; la Reine ne pouvait se résoudre à sacrifier Brienne, sur le compte duquel ses yeux n'étaient point encore complètement ouverts [2042]. Il le fallait cependant, sous peine de rendre impossible toute réforme et irrésistible toute révolte. Le cri public montait, toujours plus pressant. La Reine manda le ministre, et quoiqu'il en coûtât à ses propres préférences, lui déclara qu'il était nécessaire de céder à l'orage. Toujours avide, Brienne réclama et obtint pour lui le chapeau de cardinal, pour sa nièce une place de dame du palais [2043].

Le lendemain, Marie-Antoinette écrivait à Necker pour le prier de passer dans son cabinet [2044]; là, elle lui peignit avec chaleur les dangers de la situation, l'embarras du Roi, sa propre tristesse; elle fit appel à son dévouement, et Necker, se laissant séduire sans trop de peine par l'éloquence de la Reine, dès qu'il était assuré d'être seul ministre, accepta un poste qu'au fond il n'était pas fâché d'occuper [2045].

Quelques jours après, le garde des sceaux, Lamoignon, que l'opinion associait à Brienne dans une même malédiction, se retirait à son tour.