La seule de ses belles-sœurs pour laquelle Marie-Antoinette eût une réelle sympathie, c'était Mme Elisabeth. Elle avait de bonne heure apprécié cette jeune fille dont l'esprit enjoué, le caractère décidé, la grâce naïve, l'exquise sensibilité l'avaient touchée. «Je crains, écrivait-elle à sa mère, de m'y trop attacher [2075].» Les années n'avaient rendu cet attachement que plus fort en faisant succéder à l'affection presque instinctive qu'inspire une aimable enfant l'affection plus réfléchie qui naît de l'estime de qualités sérieuses et profondes. Le goût de la jeune princesse pour la vie tranquille et les épanchements de l'amitié, sa répugnance pour l'éclat et la représentation avaient peut-être aussi contribué à augmenter l'amitié de la Reine, qui partageait ces inclinations et ces répugnances. Quand Marie-Antoinette allait à Trianon, elle y emmenait toujours sa jeune belle-sœur [2076]; et là, elle l'entourait des attentions les plus délicates, lui ménageait les plus charmantes surprises [2077], l'associait à ses plaisirs, lui faisait jouer un rôle dans la Gageure imprévue [2078], la conduisait à Saint-Cyr, à Rambouillet, à la Muette [2079], à Bellevue [2080], à Saint-Cloud [2081], à la chasse, à la comédie [2082], l'associait plus encore à ses inquiétudes et à ses chagrins, et réclamait son secours pour soigner ses enfants malades [2083]. Pendant quelque temps, en 1781 notamment, on dirait que les deux belles-sœurs sont inséparables. La Reine avait voulu que Mme Elisabeth eût aussi sa maison. Elle avait fait acheter par le Roi, à Montreuil, l'habitation du prince de Guéménée, et un jour, sans rien dire, elle y avait conduit sa jeune belle-sœur: «Vous êtes chez vous,» lui avait-elle dit: «ce sera votre Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laissé celui de vous le dire.»
Chose étrange, cependant, l'affection n'était pas complètement réciproque; où la Reine se donnait pleinement, Mme Elisabeth ne se livrait pas tout entière; elle gardait vis-à-vis de Marie-Antoinette je ne sais quelle réserve qui ressemblait à de la méfiance, et dans une lettre, elle s'était laissée aller à écrire: «Nos opinions diffèrent, elle est Autrichienne et moi je suis Bourbon [2084].» Il fallut l'école du malheur pour lui ouvrir les yeux et lui montrer la Reine sous son vrai jour! Elle comprit alors ce qu'elle valait et se reprocha de l'avoir un instant méconnue; l'amie hésitante de Trianon devint la compagne dévouée du Temple.
Autrichienne! Ce mot seul révèle l'inspirateur des préventions qui refroidirent pendant quelque temps les sentiments de Mme Elisabeth pour la Reine. Entre les deux belles-sœurs, si bien faites pour s'entendre, s'était dressée, comme un malfaisant génie, l'influence néfaste de Mme Adélaïde. Aux dernières heures de la monarchie, comme au début du règne, la vieille princesse conservait contre la Reine, déjà malheureuse, la malveillance obstinée dont elle l'avait poursuivie Dauphine et souveraine adulée. Retirée à Bellevue, dont elle ne sortait guère, aigrie par l'âge et par l'isolement, elle accueillait avec une joie maligne toutes les insinuations contre Marie-Antoinette, les pamphlets, les satires, les complots, les anecdotes équivoques qu'on s'empressait de lui apporter, certain de lui faire ainsi sa cour. Champcenetz et le marquis de Louvois étaient les pourvoyeurs habituels de cette honnête coterie. Et de là pamphlets, chansons, anecdotes, revus, corrigés, commentés, repartaient pour amuser la Cour, scandaliser la ville, ameuter l'opinion, et, s'il se pouvait, indisposer le Roi contre sa femme. Mme Adélaïde avait osé même un jour, le 12 juillet 1778, aller trouver son neveu et développer devant lui, avec une acrimonieuse passion, ses griefs contre la Reine; le complot avait échoué malgré l'appui que, du fond de sa retraite de Saint-Denys, lui avait prêté Mme Louise [2085], et le Roi avait prié sèchement sa tante de ne plus quitter Bellevue. Mais on conçoit que cet échec n'avait point apaisé la rancunière vieille fille; pendant la fin du règne, Bellevue, que Mesdames devaient à une délicate prévenance de leur nièce [2086], resta le foyer de toutes les intrigues contre Marie-Antoinette.
C'est à Bellevue que le prince de Condé venait s'inspirer, avant d'accompagner Mme Adélaïde quand elle allait dénoncer la Reine à son mari [2087]. C'est à Bellevue aussi qu'il venait se retremper dans ses haines contre la jeune souveraine. Vaillant homme de guerre, magnifique par goût et par tradition de race, mais esprit étroit, caractère emporté et violent, assez triste chef de famille d'ailleurs, le prince de Condé était excessif en tout, dans ses passions comme dans ses rancunes. Aveuglément attaché à l'ancienne politique française, il ne pardonnait pas à Marie-Antoinette son origine autrichienne. Il lui pardonnait moins encore de s'être opposée à ce qu'il fût nommé grand maître de l'artillerie [2088] et d'avoir refusé de laisser paraître devant elle Mme de Monaco, son amie, en déclarant qu'elle ne voulait pas recevoir les femmes séparées de leur mari [2089]. Le procès du cardinal de Rohan était venu ajouter un prétexte de plus à ses plaintes et, à partir de cette date, le prince s'était rangé parmi les ennemis les plus acharnés de la Reine.
Son fils, le duc de Bourbon, n'avait aucun grief personnel contre Marie-Antoinette: dans l'affaire qui fit tant de bruit, de son duel avec le comte d'Artois, la Reine n'avait manifesté nulle préférence; mais l'amoureux de quinze ans, si promptement infidèle, oubliait ses incessants dissentiments avec son père pour en partager les préventions.
Honni à la Cour, honni dans le public, le beau-frère du duc de Bourbon, le duc d'Orléans, n'avait regagné quelque faveur qu'en se déclarant l'ennemi de la Reine. Qui l'avait conduit là? Était-ce ambition déçue, vanité froissée, rêves de grandeur illégitime? Un peu de tout cela peut-être. On a voulu voir en lui un conspirateur persévérant et habile, se poussant au trône par des manœuvres ténébreuses: c'est une erreur. D'un port plein de noblesse, d'une tournure distinguée, conservant, au milieu de désordres grossiers, un abord prévenant et une toilette élégante [2090], mais tête légère, caractère faible, esprit frivole, incapable d'une attention soutenue dans les choses sérieuses, paresseux et indolent à l'excès [2091], le duc d'Orléans n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire un chef de parti. Sa vie dissolue qu'attestait trop visiblement un visage couvert de pustules, ses infidélités à sa femme, la sainte fille du duc de Penthièvre [2092], ses orgies de Monceaux, son ton cynique lui enlevaient tout crédit. Mais son titre de premier prince du sang et son immense fortune en faisaient un instrument dangereux entre les mains d'intrigants habiles. N'étant encore que duc de Chartres, il avait commencé par faire sa cour à la Reine; il lui donnait des bals au Palais-Royal [2093], organisait en son honneur des courses de chevaux avec le comte d'Artois, alors son compagnon de plaisir, se montrait assidûment dans le salon de sa belle-sœur, la princesse de Lamballe, la favorite de la Reine. Celle-ci couvrait son jeune cousin d'une protection marquée; elle avait obtenu pour lui le gouvernement du Poitou [2094]; deux ans après, elle l'avait fait nommer colonel général des hussards et avait même mis dans la poursuite de cette nomination une chaleur qui avait mécontenté le public, en ce moment fort indisposé contre le prince [2095].
C'était peu après le combat d'Ouessant; la conduite du duc de Chartres en cette affaire avait donné lieu à de vives récriminations, à des soupçons fâcheux même; aujourd'hui, que l'on peut juger cette conduite avec plus de connaissance de cause et moins de passion, il est certain que si la bravoure du prince ne peut être mise en doute, sa capacité de marin est moins établie [2096]. La Reine avait donc cherché un moyen honorable de le retirer du service de mer [2097]; mais ce n'était pas ce que voulait le duc, qui prétendait à la place de grand-amiral. Mécontent du nouveau titre qu'on lui donnait, froissé déjà dans ses prétentions de prince du sang lors du voyage de l'archiduc Maximilien, il s'éloigna de la Cour et pencha dès lors vers la cabale hostile à la Reine. Celle-ci se vengea-t-elle d'une susceptibilité si peu justifiée en accueillant quelques-unes des railleries mordantes, auxquelles la conduite du chef de l'escadre bleue avait donné prétexte? Les chroniqueurs du temps l'affirment, et la chose n'a rien d'invraisemblable. Malgré son extrême bienveillance, Marie-Antoinette ne savait pas toujours résister assez fermement à la tentation de dire ou d'écouter un bon mot. Ce fut alors une guerre d'intrigues sourdes et de manœuvres perfides de la part du prince, de plaisanteries piquantes de la part de la Reine: guerre qui semblait inoffensive au début,—car quel danger à redouter d'un homme que ses mœurs décriaient et dont Paris et la Cour tournaient en ridicule les exploits guerriers et les entreprises industrielles?—jusqu'au jour où le duc, piqué au vif par un mot sur ses instincts plus mercantiles que princiers, irrité de voir manquer le mariage rêvé de son fils avec Madame Royale, excité d'ailleurs par les dignes compagnons de ses plaisirs, les Laclos, les Lauzun, les Sillery, éclata tout d'un coup en plein Parlement: le 19 novembre 1787, le Roi tenant une séance solennelle pour demander l'enregistrement d'un emprunt de quatre cent vingt millions: «Cet enregistrement est illégal,» s'écria le duc d'Orléans. Cette violente sortie, plus inspirée que spontanée, lui valut la disgrâce du Roi, d'autant plus justement irrité qu'il venait de lui accorder une permission vivement souhaitée [2098]; et comme compensation, la faveur du public, d'abord un peu étonné de cet acte de vigueur [2099], et les bonnes grâces de Mme Adélaïde. La prude et dévote princesse prit ouvertement parti pour le prince libertin qui mettait au service de ses rancunes de vieille fille le nom des d'Orléans et la fortune des Penthièvre [2100].
Exilé à Villers-Cotteret, le duc ne soutint pas avec une grande constance son rôle de chef de parti; il en avait l'audace, il n'en avait pas le courage. Au bout de quelques mois, las de son exil, regrettant ses plaisirs de Monceau, désireux de revoir Mme de Buffon, il fit solliciter la Reine pour obtenir l'autorisation de rentrer à Paris ou tout au moins de s'en rapprocher. A ce moment, où les circonstances étaient solennelles, la Reine, toujours disposée à la clémence et priée par Mme de Lamballe, se prêta, malgré sa répugnance, aux vœux de son amie [2101]: le duc eut la permission de s'établir dans son château de Raincy et ajouta ainsi à ses anciens griefs contre Marie-Antoinette un grief de plus, celui de la reconnaissance. L'opposition à la Cour et les ennemis de la Reine avaient désormais un chef nominal, et ce chef était le premier prince du sang.
Une famille royale divisée; un Roi ami du bien, mais faible, indécis, découragé; une Reine vaillante, mais sans expérience, objet des haines populaires; un ministre plein de suffisance, sans plan et sans direction; une opinion publique, enfiévrée, aussi dangereuse par ses espérances irréfléchies que par ses méfiances injustes; le trésor épuisé; la capitale malveillante; la province mal remise encore de ses récentes secousses; une armée dans laquelle perçaient des germes de désorganisation; des moyens d'attaque partout; des moyens de défense nulle part; et comme si la nature même conspirait avec les hommes pour battre en brèche le vieil édifice monarchique, un hiver terrible succédant à un mauvais été; les rivières prises; les routes encombrées de neige, rendant les approvisionnements de Paris difficiles; les moulins à eau ne tournant plus et arrêtant la mouture des grains [2102]; la disette ajoutant aux inquiétudes vagues des souffrances trop réelles;la faim fournissant d'étonnantes facilités à toutes les intrigues, de spécieux prétextes à toutes les colères: c'est dans de telles conditions et avec de tels guides que la France abordait la plus redoutable crise qu'elle eût eu encore à traverser dans son histoire.