La Noblesse sut mauvais gré à la Reine du parti qu'elle avait pris en cette circonstance. Il était dans sa destinée qu'on la rendît responsable de tout. Les princes du sang firent remettre au Roi par le comte d'Artois un mémoire contre le doublement du Tiers, et le prince fit à sa belle-sœur les représentations les plus vives sur ses préférences pour le Tiers et sur la nécessité de soutenir la Noblesse. La Reine l'écouta sans l'interrompre, mais ses sentiments n'en furent pas changés [2055]. Ce fut le signal, entre Marie-Antoinette et son beau-frère, d'un refroidissement qui se préparait déjà depuis quelque temps [2056], et qu'accentuèrent davantage les années qui suivirent. Les Polignac prirent parti pour le comte d'Artois, et les liens de l'amitié, déjà très relâchés, tendirent à se dénouer, comme les liens de famille [2057].
Hélas! il y avait longtemps que la malheureuse femme ne trouvait plus guère que des ennemis dans la famille royale, et les plus acharnés étaient sur les marches du trône. Esprit froid et calculateur, le comte de Provence avait toujours été suspect à Marie-Antoinette. A plusieurs reprises, il avait cherché à se rapprocher d'elle par politique [2058]. On l'avait vu lui donner, dans sa maison de Brunoy, une fête splendide avec les divertissements les plus ingénieux et les plus galants [2059]. Il l'accompagnait aux bals de l'Opéra; il avait même été jusqu'à faire des vers en son honneur et, un jour, ayant brisé un éventail auquel la Reine tenait beaucoup, il s'était empressé de lui en envoyer un autre, avec ce quatrain:
Au milieu des chaleurs extrêmes,
Heureux d'amuser vos loisirs,
J'aurai soin près de vous d'attirer les Zéphirs;
Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
Mais cette intimité n'était qu'apparente et, de la part de Monsieur, toute de calcul. Ambitieux et avide de jouer un rôle, habile et distingué, d'ailleurs se sentant supérieur à Louis XVI, il regardait comme une erreur et presque comme une offense de la nature de ne l'avoir pas fait naître l'aîné. «Sa douleur, écrivait la Reine, a été toute sa vie de n'être pas né le maître [2060].» Pendant le voyage qu'il avait fait dans le midi de la France en 1787, il avait affiché un faste et un appareil royal, se posant presque en prétendant, comme s'il cherchait à éclipser le Roi et à s'attirer, au détriment du souverain, les regards et l'affection du peuple. «A moins que M. de Maurepas ne soit une pomme cuite, disait énergiquement Joseph II, on ne conçoit pas qu'il souffre des choses pareilles [2061].» Le crédit de la Reine avait «atterré» son beau-frère [2062]. Il l'accusait de l'avoir empêché d'entrer au Conseil et ne le lui pardonnait pas [2063]. Il lui pardonnait moins encore sa tardive maternité, qui lui avait fermé l'accès du trône au moment où il se croyait assuré d'y monter. Publiquement et en face, il lui faisait bonne mine; par derrière et en dessous, il la déchirait. Critiques, persiflage, épigrammes, calomnies, médisances, petits vers et petites brochures, il n'épargnait rien, et son palais du Luxembourg, à l'abri des recherches de la police par ses privilèges, devenait l'entrepôt des libelles et des pamphlets qui inondaient Paris et Versailles [2064]. Dans les démêlés du ministère avec le Parlement, le prince s'était hautement déclaré pour le Parlement, cherchant à fonder sa réputation de libéralisme en opposition avec la Cour et aux dépens de l'autorité du Roi, et à écraser de sa popularité l'impopularité de sa belle-sœur et la nullité de son frère. L'homme d'État chez lui n'était encore qu'en germe; il fallut pour le mûrir la dure épreuve de l'exil.
Dissimulée comme son époux, italienne de corps et d'âme [2065], esprit médiocre, caractère faux et difficile [2066], Madame n'était, pas plus que Monsieur, sympathique à la Reine. Les deux belles-sœurs avaient vécu d'abord ensemble, honnêtement, mais froidement, sans division ni confiance; puis, bientôt, la méfiance était venue. Il n'y avait pas eu rupture éclatante, il y avait hostilité sourde. Sans crédit à la Cour [2067], sans influence sur son mari, qui la délaissait pour Mme de Balbi [2068], mal vue du Roi [2069], peu aimée de son entourage, manquant souvent de tact, vivant à l'écart, s'occupant presque exclusivement de sa ferme et de sa cuisine [2070], Madame n'était pas redoutable pour la Reine; mais c'était une voix de plus dans le concert de récriminations et de rumeurs malveillantes qui s'élevait contre elle.
Gai, vif, bien fait, ami du plaisir, le comte d'Artois avait été longtemps un des intimes de Marie-Antoinette. Il était le grand organisateur de ses divertissements, l'hôte habituel de Trianon, le favori de la société Polignac. A ce titre, il est un de ceux sur qui l'histoire doit faire peser une des plus lourdes parts de responsabilité dans le goût de dissipation et de frivolités qui emporta quelque temps la Reine; les courses, le jeu, les bals, tous les entraînements, dont nous avons signalé plus haut les inconvénients, avaient presque toujours le comte d'Artois comme instigateur. Cette communauté d'amusements n'avait pas peu contribué à faire rejaillir sur la jeune souveraine, qui cependant n'avait qu'un médiocre penchant pour son beau-frère [2071], une partie de l'impopularité qui frappait un prince aimable, sans doute, mais pétulant, hautain, prodigue, dédaigneux de l'opinion. L'âge, la réflexion, l'expérience, les joies plus pures et les soins plus austères de la maternité avaient diminué une intimité qui ne reposait, au fond, que sur le besoin de distractions et la crainte de l'ennui [2072]. L'opposition que le comte d'Artois avait faite aux réformes de Necker [2073], l'appui qu'il avait donné à Calonne, la part qu'il avait prise à la chute de Brienne, le mémoire qu'il avait remis au Roi sur le doublement du Tiers avaient achevé d'éloigner de lui sa belle-sœur. Le goût du plaisir les avait un instant réunis; le souci d'occupations plus graves les avait séparés; la politique les divisait, elle devait les diviser plus encore.
De la comtesse d'Artois, bonne, douce, mais absolument nulle, nous n'avons rien à dire. Personne ne s'en occupait à la Cour, et son mari moins que personne. Au début, ses grossesses répétées en face de la stérilité de la Reine et de Madame, lui avaient donné une certaine importance. La naissance du Dauphin l'avait replongée dans son obscurité. «Il fallait que cette pauvre petite princesse mourût pour qu'on s'occupât d'elle,» écrivait Mme de Bombelles, dans un moment où la comtesse était au plus mal d'une fièvre maligne [2074]. C'était l'opinion de la Cour, celle du public, et si la princesse eût succombé alors, c'eût été vraisemblablement son oraison funèbre.